Un cadavre sous les fondations

« C’est cela le chemin difficile, incompréhensif, rebutant : renoncer à soi-même quand on n’avait que cela à offrir. »

  • Michèle Mailhot

Tout commence avec une phrase, une délicate phrase. Elle déroule ses mots avec élégance, dans une harmonie parfaite… sans un bruit, voilà qu’elle dévoile ses couleurs et sa silhouette.

J’aime les lettres, leur justesse immuable dans ces mondes mosaïques. Dans le calme et l’attention, nous parcourons une architecture pleine de rondeurs, d’arcs et de silences.

Mais désormais, ce n’est plus pareil. Tout s’effrite, s’érode tandis que les formes deviennent indistinctes. Mes yeux fous cherchent : ils cherchent la vie, ils cherchent l’espoir… Le corps devient fébrile et le regard renonce à voir.

Plus rien n’a de sens.

Il faut se calmer, se maîtriser. Laisser faire les respirations, “parce que souvent ça marche”. Oublier, oublier, oublier. Lâcher tout, renoncer, s’abandonner.

Sans importance.

Je suis toujours là.

Je relève la tête. Les gens sont encore en train de commander ; ils me demandent ce que j’ai choisi. Leurs yeux brillent.

Bientôt décembre. On noircit les jours un par un, en oubliant par-ci par-là de jolies aubes. Bientôt les décorations vont s’élever, rouges et dorées, éclipsant le bleu des âmes.

Comme toujours, je regarde au loin ; devisant, devinant le monde. Presque surpris. Moi aussi je m’éteins.

La folie me gagne de plus en plus ; sans mémoire, sans concentration, échafaudant de longues phrases descriptives comme autant de charpentes, sans jamais relire mes propres mots. Ils sont un témoignage, les derniers roseaux.

Inlassablement, je me juge, me jauge et me combats. Pour la première fois, je désire une fin, peu importe laquelle.

(sourire)

Quand j’étais adolescent, je me plaisais à imaginer un futur empli d’adversités, adversités dont je finissais toujours par triompher, fort de mes amis et de ma famille. Mes sourires étaient carnassiers, j’en voulais à la vie presque réjoui.

Et me voilà aujourd’hui attifé d’un malheur misérable, sans prestance. Où est l’honneur, où est l’enjeu ? Que peuvent mes proches si ce n’est imaginer ? Un ennemi intime, la belle affaire, la belle colère !

C’est une affaire de famine, une situation triste où il faut bien vivre, en attendant la suite.

Je suis en train de perdre l’Autre, et cela me bouleverse.

Rire et sourire sont deux actions un peu différentes. Le sourire est sage, il considère, déduit et s’amuse. Le rire quant à lui est turbulent, presque bestial. Ses expressions rappellent celles d’un visage sur le point de pleurer. Dans les deux cas, les yeux brillent. 

Il n’y a guère que dans les esprits défaits et les arts que le malheur absolu existe : le puissant, l’insatiable, l’écrasant ! Dans notre monde, rien ne dure, pas même les souffrances. Elles vont et viennent, délivrent puis assènent. Quant à moi… eh bien, à trop chercher la paix et la sérénité, je sombre dans l’absence. J’aurais lâché prise il y a bien longtemps, si le monde n’était pas si beau. Il reste beaucoup à faire.

On est peu de prose. Une vie de plus, oubliée au surplomb de tous les vertiges.

Teckhell

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