Rotation du personnel

« Le dimanche, les enfants s’ennuient.
Vienne vienne la semaine,
Lundi mardi jeudi,
Car la rue est toujours pleine
De lumière et de bruit ! »

  • Charles Trenet

Il existe une rue dans mon quartier. Elle s’appelle la rue des héros. Comme toujours, le tout est en majuscules, et il est impossible de savoir à qui cette rue est destinée. Est-ce pour eux, les noms glorieux d’un passé dans lequel nous aurions aimé nous reconnaître ? ou alors… est-ce pour nous ?

Je reprends paisiblement mes habitudes. Se lever tôt, marcher et courir. Chaque matin, boucler une vie. Compartimenter est devenu compulsif.

De temps à autre, je passe par la rue des héros. Elle est un peu excentrée ; le plus souvent on y passe en voiture. Cette rue débouche sur une place, avant de continuer sa route. Elle la traverse, la franchit, s’en imprègne presque, avant de l’oublier.

Il y a tellement de cycles chaque jour. Des qui se répètent, des qui s’achèvent. La nuit, les travestis occupent le boulevard. Le jour, les prostituées veillent sur la rue des héros.

La plupart du temps, elles regardent les chemins, prêtes. Les générations se croisent : il y a les nouvelles, vénéneuses ; les entre-deux, comme endeuillées et les vieilles, les sages, pauvres et libres. Ici, les étoiles viennent mourir.

Chacune a ses habitués. La “rue des hétéros“, comme elles l’appellent ; parce que, faut pas pousser, “on a des principes”. Mais, si ça te branche, elles connaissent un coin pas mal, un territoire “verge“. Il semblerait que, quels que soient les mondes, l’humour et l’acide aident à tenir.

Elles sont gentilles, un peu timides. Elles ne savent pas vraiment comment s’y prendre avec quelqu’un qui ne veut pas d’elles. Peut-être qu’elles ont oublié, peut-être qu’elles se sont un peu trop oubliées. C’est fragile, délicat, de leur parler. Mais Guinness est là, alors il y a toujours de quoi détourner les yeux.

Quelquefois, les tristes jours, j’apporte malgré moi ma misère et ma honte dans la rue des héros. On ne combat pas les mêmes choses, ça ne se compare pas. Juste deux guerres secrètes, d’usure, jusqu’à autre chose. Une guerre totale et vaine.

Je ne sais pas vraiment ce que je viens y chercher. Je ne les aide pas, je ne cherche pas à comprendre, je ne les défends pas. J’espère simplement leur rappeler la lumière du jour, je crois.

Quelquefois, je m’assois seul sur les marches d’un immeuble anonyme. Au centre de la place, un petit square. Il y a des arbres, la vie pousse ; elle croît désespérément à un monde meilleur. Autour, des grilles : cela fait des années que la parcelle est fermée. Tout un chacun, confronté jour après jour à l’horizon vert.

Et pourtant… pourtant un petit employé vient chaque semaine ouvrir la grille et soigner la verdure, plaie béante dans ce gris bouleversé. Elle en ressort un peu plus belle, même que ça fait penser à des “jolies choses“.

L’homme semble venir de loin. Il râtelle le sol et la poussière, garde la tête baissée. Et, tout autour de lui, on pleure l’oasis interdit.

Teckhell

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