Peur bleue

Dans nos vies, dans nos nids, il arrive de dénombrer des objets ayant une valeur toute particulière. Je pense en avoir identifié une dizaine, mais un seul relève de l’évidence : une chemise bleue. D’aucuns la traiteraient de chiffon difforme, avec ses motifs d’un autre âge et ses boutons qui n’attachent même plus. Je l’ai reçue de mon père il y a une petite dizaine d’années. Elle n’était déjà plus rien, et peut-être est-ce pour cela que je l’ai immédiatement chérie : sa douceur et sa légèreté m’apaisaient, et je trouvais dans ses défauts un charme désuet. Vous appréciez, je n’en doute pas, la symbolique de l’objet.

Depuis, je ne la porte plus. J’aimerais écrire que je la porte moins, mais ce serait mentir. Avec les années, mon attachement et mon estime pour cet objet sont devenus ridiculement absurdes, et j’attends systématiquement les moments propices pour en être digne : porter cette chemise est devenu l’expression d’un triomphe sans sens, d’une autosatisfaction qui ne pourra jamais se concrétiser, tant il y a de conditions et d’exigences. Naturellement, la chemise est restée sur son cintre, alors que je continuais de l’amener dans tous mes périples. Jadis élément réconfortant, elle est devenue l’emblème de ma raideur et de mon mal-être.

Un de ces quatre matins, je trouverai la force de la porter. Et, sans atteindre l’épiphanie, je suis certain que j’atteindrai quelque chose, dont l’écho m’aidera pour la suite.

Airelle

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