Monter pour des cendres

« Les doutes, c’est ce que nous avons de plus intime. »

  • Albert Camus

Petit, j’étais fasciné par les cartoons ou les films, lorsqu’un personnage en assommait un autre. En un instant, le pauvre s’écroulait. Quelquefois, il vacillait, dans un ultime effort… Je restais perplexe quant à cet état d’inconscience soudain. Que ressentait-on ?…

Tu sais, après tout ce que tu as vécu…

Cette phrase, ma grand-mère me la répète souvent. Elle me met mal à l’aise. Je ne me reconnais pas dans la souffrance qu’elle m’attribue… Ma souffrance est banale, ordinaire. De celles que l’on traîne toute sa vie, comme une paire de tongs fatiguées. Je peux en parler, l’embellir, user de drames pour l’appuyer, mais je ne serais jamais plus brisé qu’un(e) autre.

Le plus souvent, j’en ris. J’en ris, car il y a de quoi rire, des blagues à monter. Je m’abandonne avec plaisir à cette folie douloureuse, au milieu de tous ces combats perdus. De ce monde en poussière, je bâtis des châteaux de sable.

Derrière toute certitude, il y a eu un chemin pavé de doutes. Si l’on choisit de ne plus le fouler aujourd’hui, on ne peut oublier chacun des pas accomplis.

Avant les rires, il y a une détresse, de celles dont on ne peut soutenir le regard.

(soupir)

On dure le temps qu’on dure. Quelquefois, des existences se dérobent, tandis que le hasard chante. Quelquefois, il s’agit de personnes qui vous sont chères, et vous les voyez s’éteindre.

Tels des phœnix, les gens vivent à en mourir.

Lorsque je regarde ma sœur fleurir aujourd’hui, et que je vois les couronnes de fleurs parsemer le tombeau fraternel, je me dis que le printemps a des douleurs bien singulières.

On ne cesse de rencontrer des silhouettes lardées de cicatrices. On imagine le tranchant, on croit voir la plaie, mais l’on ne touchera jamais la blessure.

Petit, nourri aux films d’action, je n’espérais qu’une chose : avoir des cicatrices, des tatouages, comme autant de preuve d’une vie dévorée, où les luttes et les identités se seraient succédées. Finalement, je n’en ai eu qu’une.

Dans ma famille, on ne se plaint pas. On endure, on reste digne, face au vent.

Lorsque j’ai perdu pied, lorsque j’ai été balayé… Lorsque je suis tombé malade…

C’est un mal pernicieux, aux doutes moqueurs. Personne ne sait jamais vraiment où vous en êtes. Il n’y a pas de signes.

La première fois, j’étais debout. Jamais, non jamais je n’avais été fauché ainsi. Et tandis que la conscience s’éloigne, on ne peut lire dans le regard qu’une triste poésie…

Il y a eu d’autres crises, à la croisée du corps et de l’esprit. Malgré toute la force dont on se croyait investi, on se surprend à supplier, à craindre. Il ne reste plus rien, si ce n’est vivre un abandon où chaque réveil qui suit ébranle un peu plus la raison. On a mal. La volonté, le corps tout entier ploie. Les hurlements se perdent. Et pourtant, comme toute chose qui arrive fréquemment, on s’y fait. L’attitude change, la douleur aussi. On relève la tête, téméraire.

Puis, tout recommence. Tant et si bien, qu’on finit par ne plus discerner le crépuscule de l’aube. Dans cette hallucination décadente, on évolue, jusqu’à la chute. Il est des sensations que l’on n’oublie jamais.

Un jour, tandis que je m’égarais à nouveau, j’emportai dans ma chute une vitre, ironique symbole d’un reflet sans cesse fêlé. Le verre pénétrant ma chair me laissant conscient, je me retrouvai nu, en sang, spectateur d’un corps et d’un esprit en ruines. Certains combats ne peuvent être remportés.

Tu sais, après tout ce que tu as vécu…

Peu après cette phrase, ma grand-mère a l’habitude de raccrocher. Je reste debout, le téléphone en main, songeur. Quelques sages réflexions défilent, les unes après les autres. Vaines. On aimerait soudain tout connaître de nos proches ; leurs douleurs, leurs combats. Au fond, braver le quotidien est le dernier héroïsme qu’il nous reste. Nous, les phœnix.

 

Teckhell

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