Les neiges éternelles

« Les montagnes sont des géants assoupis. (…) Peut-être que nous ne sommes que leur rêve, un rêve de la terre somnolente. »

  • Théodore Roszak

Réveil aux toilettes de la FAC. Porte verrouillée, blessure légère à la tête… Bon dieu, comment en suis-je arrivé là ?

Peu à peu, les pensées reviennent. Je suis encore trop faible pour me lever, il faudra se contenter de regarder la montre. Une heure d’inconscience, un cours manqué ; je ne les compte plus. Se relever, malgré tout. Les jambes tremblent. J’erre doucement, d’un calme défait.

(soupir)

La navette roule vers le soleil. Les rayons commencent à disparaître derrière les nuages. J’essaie d’oublier. J’essaie d’oublier qui je suis, d’abandonner l’espace d’un instant ma dernière crainte. Et puis un sourire, une nouvelle malice, histoire de faire resplendir l’ombre de soi-même.

Je m’abîme, jour après jour : ça fait un bout de temps que j’en suis conscient, et des années que je suis en roue libre. Une vie à perte de vue, abandonnée.

Nous qui sommes nés, qui sommes venus au monde, que laisserons-nous sur le chemin ? À un moment donné, je suppose qu’il faut choisir. Peut-être qu’au final, le plus dur est de se rendre compte que ça ne vaut rien. Rêve et crève.

Ne crois pas lecteur, malgré ces océans d’amertume, que je sois malheureux. La détresse, l’allégresse, ce n’est pas si simple… Et quitte à choisir, autant être de bonne humeur. Rien n’enlaidit autant qu’une tristesse.

Au fur et à mesure de l’existence, je me rends compte que j’essaie autant que possible de gribouiller des paysages, petit hommage à un vaste monde. Constamment, les mots, les expressions défilent, redéfinissent l’espoir d’une nature tranquille, fruit de tous les chaos. Récemment, je suis allé à la montagne, avec des amis, où j’ai régulièrement été traité de “langue de pute” ; fut-ce amical, ils sont dans le vrai. Dire les choses telles qu’on les pense, cela arrive peu souvent. Certains s’en font une marque de fabrique, d’autres s’en offusquent dès le premier dérapage. J’ai opté pour une certaine liberté de parole. Oh, bien sûr, ça joue des tours, mais regretter l’est bien plus encore. La vie, tous les gens sont gris, et ils ont tendance à l’oublier, se parant d’une blancheur mensongère.

(sourire)

Sur les hauteurs, je sème les derniers pinceaux d’un décor argenté.

Courant sur les pentes tachetées, l’horizon est pareil à un fil qui relierait deux mondes. Les montagnes, sereines, ont la beauté des vagues figées. Sur les monts alentours semblent couler quelques larmes blanches… Lorsque vient la fin du jour, et que l’ombre s’étend sur les versants, on peut voir le soleil s’éteindre, d’un rouge presque crépitant… Au pays des monts et vermeils, la nature resplendit encore.

Les cimes traversent les âges, indifférentes à l’émoi qu’elles suscitent. Que valent ces quelques mots, face aux crêtes… Les âges hibernent, et nous fanons ; chaque vie semblable à une première neige. Et c’est peut-être pour ça qu’il faut resplendir, finalement. Le ciel aura beau se voiler, les flocons ne cesseront jamais de tomber.

Toute ma vie, j’ai aimé la nuit, parce qu’il fallait être le jour.

Teckhell

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