Le triangle des bermudas

“Ce qu’il faut à l’écrivain, comme au peintre, au musicien, c’est l’infini de la vie et l’errance…”

  • Fernand Ouellette

Le point d’interrogation est un fieffé larron. Comme si, à sa ponctuation, le charme de la question et du doute s’éteignait pour laisser place à une réponse ou quelque délivrance. Nos maux suivent pourtant un chemin différent que celui du simple texte et leurs manifestations ne nous sont jamais acquises. Puissent ces lignes griffonner vos pensées, tandis que ma plume s’assèche.

PASSAGE À LAC

Un soir dont on sentait la fin de journée, au cours d’une fête qui cherchait encore sa joie, j’étais là. Tout du moins essayais-je de l’être, tant l’Autre s’étalait et délitait la beauté des pauvres alentours par sa seule insuffisance. Aussi changeais-je régulièrement de place ; mais, de guerre lasse, je finis par rejoindre les hauteurs pour un balcon que recouvrait un blanc papier. C’était une affaire : de là, à perte de vue, la côte dentelée s’offrait. On devinait la dentelle bleutée habiller avec ravissement les jambes ébène d’une aube à venir.

La beauté nous appartient, tout le reste existe sans nous. Tout ce que je puis lui opposer, c’est un domaine. Un domaine de visions et de réalisations, un film d’aurores dont je suis le fantasme incarné : les terres intérieures.

Cette réflexion solitaire s’entrecoupait de voraces coups de dent dans un sandwich inconsistant. Quelques miettes des peines perdues jonchaient le sol qu’un lent piétinement faisait crisser et pester par intermittence. La soirée en contrebas bruissait. Je finis par regarder, comme je l’avais tant fait par le passé, cette fille qui, décidément, ne m’aimerait jamais. Si cela faisait bien longtemps que la situation s’était décantée, son fantasme continuait de semer le trouble. Menteur à succès, je fredonnais des lignes de dialogue, des moments, bien conscient des ficelles apparentes. En un sens, c’était de l’écriture à même l’âme et cela suffisait. Elle ou une autre apparaissait et disparaissait, en un instant et n’importe quand… pour autant, la duperie ne dupait personne : je savais faire la part des choses, et j’étais pauvre.

UN GARS LAXISTE

Un soir, mon grand-père referma derrière lui la dernière porte. Nous contemplant mes cousins et moi avec malice, il marmotta : « La nuit est enfermée dehors… ». La formule délicieuse, il se replongea dans un feuilleton tout en meurtres et en enfers. De mon côté m’engouffrai-je de tout mon éréthisme dans la béance.

Je m’voyais déjà jardinier, dont la caresse chaque jour s’attarderait sur le jardin et sa carcasse. Sa terre à la réluctance peu commune rirait en silence des efforts sans effets que patiemment je lui administrerais. Tout ceci me menant, un soir d’alcool de poire, à braver la nuit et le sort en mettant un pied dehors : une folie !

Réfléchissant à ce que pouvait bien risquer mon jeune narrateur – en dehors d’une gueule de bois, je décidai qu’une obscurité locale et terrible ceignait la région. Celle-ci se déchaînait (étrangement) plus la nuit, enlevant toute trace de courage aux habitants, eux-mêmes petit à petit enlevés.

Oui je meuble et c’est commode.

L’obscurité progressait plus qu’elle n’agissait ; sans silhouette, elle s’emparait de mille objets, pareille à une créature de l’Absolu. Quelques liens noirs couraient immédiatement le long de mon corps de jardinier… A leurs paillettes, je reconnus rapidement l’écrin des étoiles ! Quelque peu inquiet et un brin fasciné, j’agitai nerveusement une lampe-torche… Las ! j’avais saisi à la place mon objet phare et la liqueur imbibait désormais ma tenue. Stupéfaits, les plombs sautèrent ; le recours aux allumettes étant exclu, je m’avouai vaincu tandis que le silence retombait.

La terre alentours ne paraissait plus si misérable : chaque plante oscillait entre le gris et le noir, proposant d’obscures étoffes qui n’avaient plus rien à voir avec la diurne réalité. La bascule chromatique constellait le paysage, dans lequel je me sentais fondre.

C’était un oubli d’or et d’argent, coincé entre un ciel et une racine. Stellaire de rien, je finis par me jeter dehors, à corps perdu.

Teckhell

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