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« Le monde aurait pu être simple comme le ciel et la mer. »

  • André Malraux

Tout d’abord, il y a une grille. Et puis, une porte. Que cache-t-elle, qu’est-ce qu’elle protège ? Il suffit d’un passage, d’un seul passage, et c’est une vérité qui jaillit.

C’est un petit ogre. Pas si grand, pas si gros, avec une barbe pleine de miettes. Ça fait un bail qu’il a ce travail. Avant ça, pas mal de petits boulots : bouger des gravats, l’usine… et puis la vie, à mi-temps. Pas de carrière, pas de destin : il a toujours aimé les plans simples.

Il est resté un peu par défaut, veillant au grain et réparant des machins dans le lotissement. Et puis d’autres trucs. C’est un gardien, un Dieu sans pouvoir qui veille sur le monde qui l’entoure et le dépasse.

Quelquefois il reste dans son cagibi, assis, remplissant des paperasses. La porte entrouverte, quiconque franchit la grille le voit. Le regarder, c’est autre chose… Mais bon, c’est comme ça. Et puis, y en a quand même qui disent bonjour ; c’est sympa. C’est un immeuble un peu cossu, genre classes moyennes un peu aisées. Lui, il garde son bleu de travail. Toute sa vie, il a voulu faire simple ; c’est trop tard pour changer. C’est pas son truc de plaire, d’exister. Il est pas fait pour ça.

Quand on habite quelque part, on croise pas souvent ses voisins. Avec de la chance, on s’entend, on peut même devenir amis. Certains, pour se donner bonne conscience, vont à la fête des Voisins. Le petit ogre, lui, n’a pas besoin de ça : il les voit tous passer, sortir de leurs terriers. Il les passe en revue, les regarde vaguement. Des jeunes, des vieux, des entre-deux, de toutes les couleurs. Il y en a qui sont seuls comme lui, des jeunes familles, des bandes de potes… C’est ce qu’il a de plus proche d’une famille, et c’est tout ce qu’il aura.

De temps à autre, des habitants viennent lui parler de tout et de rien. Des banalités, des conneries ; il aime bien. Ça lui fait passer le temps, avant la fin de la journée.

Quand il revient chez lui, il n’y a personne qui l’attend ; alors il a pris un chien. C’est simple et ça le rend heureux. D’un coup, tout est moins difficile, tout devient sourd. Il fume, histoire de passer le temps. Il boit, pour ne pas parler.

C’est pas qu’il attend la fin, non. Il est pas si vieux que ça, mais le monde, oh le monde… A un moment donné, il a foutu le camp, sans le petit ogre. Le gardien a pas voulu le rattraper, il n’en valait plus la peine.

Ça tombe bien puisqu’aujourd’hui, c’est son dernier jour. Tout a une fin. Il ne sait pas vraiment ce qu’il va faire maintenant. Est-ce que ça change vraiment quelque chose ?

Il aurait plus de temps pour lui, avec lui. C’est pas qu’il en ait vraiment envie, mais il faudra faire avec. Et puis… et puis, sur le chemin, ça lui est arrivé de voir des choses, de sentir des trucs un peu tristes et un peu beaux. C’était bizarre, mais c’était pas mal. Ça arrivera peut-être plus souvent, du coup.

Le petit ogre ferme sa porte puis referme la grille. Devant lui, l’océan.

(sourire)

 Il débute dans la vie.

Teckhell

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