Dépôts et retraits

« Les vieux ne parlent plus ou alors seulement parfois du bout des yeux. »

  • Jacques Brel

Reprends-toi.

C’est officiel, j’ai ma licence en psychologie. Comme ça, du premier coup, un peu distraitement. 3 années à éviter les rattrapages, à toujours m’en sortir. Pourtant, cette année, le cœur n’y était plus. Mais me voilà, sorti de là, BAC+3.

L’année prochaine, l’IUFM donc. Je ne regrette pas d’être parti en maternelle pour mon stage… c’était un beau moment. Et puis, j’avais déjà par le passé suivi une psychologue, en seconde.

Je ne sais pas vraiment quoi penser des gens qui ont une vocation, plus encore s’ils l’ont depuis leur enfance. Se trimballer une petite foi professionnelle… par paresse ? par rêve ? Ce n’est ni bien, ni mal : c’est pratique. Quand j’étais tout petit, je souhaitais être taxi, puis conducteur de poids lourds, puis paléontologue/archéologue, puis avocat, puis psychologue, puis professeur des écoles. Je dois probablement oublier une ou deux perles dans le lot, que mes parents doivent eux se rappeler non sans sourire.

Psychologue, ça a duré un bout de temps. Je ne saurais pas vraiment expliquer pourquoi ; les autres me disaient que j’avais un truc. Et puis je voyais bien que je leur donnais un coup de patte de temps en temps, à y voir plus clair. Ce n’est pas un sentiment que j’ai souvent partagé, alors bon ; je leur ai fait confiance, il semblait savoir ce qu’il y avait de mieux pour moi.

Petit à petit, le détachement, déjà.

Au moment de la seconde, donc, “Rémi le psychologue” et stage de fin d’année. Par piston, je me suis retrouvé en EHPAD à suivre une clinicienne. Pas vraiment d’objectifs de stage, quelques questions à compléter, l’occasion de faire joujou avec un métier pour quelques jours.

Elle s’appelait Olivia. Une jeunette, chic fille ; de jolies formes qui détournaient parfois l’attention. Elle officiait sur plusieurs maisons de retraite, et je suivais. Ça a duré peu de temps. Je débordais de vanité, voulant acquérir le plus rapidement possible des techniques, des astuces pour percer et sonder l’âme humaine. J’étais con et passionné.

Passés les contacts avec la psychologue, les briefings, la pratique pouvait commencer. Première personne, un vieil homme. Il suit la clinicienne dans une salle amène, le dos vouté. Je le talonne docilement. Au seuil de la porte, Olivia d’un geste arrête mon pas. Le patient se retourne, plonge doucement son regard dans le mien et me dévaste. La porte se ferme. Je ne la franchirai jamais. Silence.

L’entrée en matière n’aurait pu être plus éloquente. Une fêlure de plus, pour la route. Chaque chose revient doucement à sa place, dans une harmonie hétéroclite.

Quand j’ai pu, j’ai regardé, observé, assisté. Je parlais peu, choisissant mes mots avec une soigneuse maladresse. C’était un cadre hors du temps, où j’essayais en vain de trouver une chaise. J’accompagnais Olivia, à travers les portes et les couloirs blancs. Au détour d’une chambre, nous rencontrions une petite âme, qui sans bruit commençait à s’oublier. Plus loin, c’est une réunion du personnel qui s’envenime : pas de budget, pas d’effectifs, juste la tristesse. Certains sont tristes pour leur paie, pour leurs horaires ; d’autres encore pensent constamment aux personnes âgées. Ça bouffe, ça use, ça aigrit.

Des fois, quand le cœur n’y est plus, on ne voit plus que de vieux bâtiments remplis de gens bousillés. Peut-être parce qu’ici plus encore qu’ailleurs, la bonté, l’altruisme aurait une place. L’espoir renaît çà et là, par intermittences, au gré des coursives. D’aucuns espèrent y trouver une rédemption ; ils ont tous marché un peu avant d’arriver là. Il y en a qui prennent le temps de parler ; d’eux, de leur foi, des autres. Pas vraiment de regrets dans leurs paroles, quelques cicatrices dans les mots. Ceux que j’ai rencontrés étaient de bonnes personnes ; ils étaient braves, ils voulaient vivre et ranimer… Ils étaient désespérément humains.

Et puis il y a ceux qui vivent dans ces maisons de retraites. Pendant qu’Olivia avait ses consultations, j’ai passé du temps avec eux. Il y a ceux qui bougent et ceux qui ne bougent plus, ceux qui parlent et ceux qui ne parlent plus… On côtoie des vieux monuments et des ruines au cours du réveil, du petit déjeuner, des jeux de société… De temps à autre, quelques répliques fantasques, sagesses tremblantes d’une absurdité crépusculaire. Mais, dans la plupart des regards, l’habituation ; comme une défaite légère, une douleur passagère, dans la permanence des jours.

Le quotidien ravage les émotions.

J’ai passé ma dernière après-midi dans une salle remplie de personnes atteintes des maladies d’Alzheimer et de Parkinson. La clinicienne voulait me faire comprendre quelque chose. Elle n’a jamais dit quoi.

Chaque soir en rentrant, il me fallait du temps. Quelquefois on aime à mettre en valeur la folie, le désespoir de sa vie pour mieux s’en emparer, la contrôler. La souffrance, la douleur apparaissent alors comme des contours tristes, dessinant un soleil noir. Mais ces destins, ces destins qui se sont laissés approcher me rappellent à chaque souvenir à quel point nos vies sont cotonneuses… l’humanité est une chose si délicate.

Monsieur L. a effectué un stage en maison de retraite, se confrontant ainsi à la vieillesse, à la mort aussi, à la souffrance quotidienne de résidents en perte d’autonomie autant physique que psychique. C’est avec un grand professionnalisme qu’il a fait face à des situations difficiles. Je tiens à souligner également l’intuition clinique remarquable dont il a fait part tout au long de cette semaine, un élément fondamental dans le métier de psychologue.

  • Olivia C., le 16/06/2007

Teckhell

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