Chienne de vie

« L’amour est profondément animal : c’est sa beauté.”

  • Rémy de Gourmont

La vie semble parfois engorgée de sentiments ; son déroulé palpite année après année dans une liberté fabuleuse.

Il y a un peu moins de seize ans, je me trouvais dans un coin de chenil, entouré de teckels plus petits encore, et je touchais une truffe.

Il y a un peu moins d’un instant, j’apprends la fin de ce chien. Canada oblige, et comme le veut la technologie, la nouvelle se fait par les réseaux sociaux.

J’ai lu le peu qu’il y avait à lire, contemplé une vieille photo de ma chienne et moi. Puis, j’ai fui.

Qu’y avait-il d’autre à faire ?

Se prostrer, à en refuser le soleil ? Philosopher, à en surestimer les adages ? Parler et étendre le chagrin ? Tout ceci relève d’une faiblesse et d’une vanité formidables… comme souvent, je m’en suis remis à l’instinct et à la sauvagerie du ressenti. Me voilà donc dehors à promener ma silhouette.

Par habitude, je me dirige vers le lac. Je devais aller courir de toute façon… une vague de froid balaie en ce moment la ville, voilà un temps idéal pour essuyer la nouvelle.

La neige tombe doucement, comme si plus rien n’était.

Roumba… elle n’avait pas un nom à mourir, quelle absurdité. Elle avait un nom à danser, un nom à courir, et voilà qu’elle va pourrir. Chienne de vie.

La course débute et je sais déjà que c’est ainsi que je vais lui dire adieu. J’aurais tellement aimé la veiller tout en posant ma main sur son pelage ; cela aurait été des heures dignes et pleines d’amour.

Mon cœur lourd marque un peu plus chaque foulée. Délaissant le raisonnement et la poésie au profit de la colère et de l’impuissance, je martèle la neige pour mieux me heurter au sol glacé. Les genoux souffrent, les joues tremblent de colère et le corps brûle un long moment. Dans l’épreuve comme souvent, je mise sur l’incandescence, me détruis pour mieux me survivre.

Et pourtant, il fait si froid.

Des empreintes d’écureuils, de chevreuils et de chiens parsèment le lit du chemin.

On a  souvent couru avec Roumba quand elle était chiot et moi gosse. Je me souviens très clairement lorsque ma mère m’a annoncé que nous allions adopter une petite boule de poils ; c’était pour l’anniversaire de mon père, mais le cadeau allait profiter à toute la famille… ce furent de belles années et un bon chien, qui nous suivit ma sœur et moi à travers de nouvelles périodes dont celles de la garde alternée.

Tous les enfants de divorcés ont connu cette drôle d’époque ; ce naufrage, où l’on se rattache à tout ce qui peut bien encore flotter. Mes parents étaient occupés, j’étais le frère aîné ; ignorant tout des choses de l’amitié, Roumba était la compagnonne idéale. Son sale caractère, sa loyauté et ma jeune littérature me donnaient l’impression que tous à notre manière, nous nous en sortirions. Je lui dois mon pseudonyme, je lui dois une partie de moi et maints détails encore.

Je sens les chaudes larmes se figer au fur et à mesure… j’imagine deux yeux enragés, lançant des éclairs bleus. En franchissant la passerelle du Pont-Noir, je prie pour que ce lieu de passage m’aide à dépasser tout ceci.

Ces dernières années, le teckel avait vieilli, perdant la vue et ses forces. Je souriais souvent de sa vieillesse, tout en la portant quand ses pattes lâchaient. Elle résidait loin chez ma mère désormais.

Juste avant le Pavillon des Nations, je croise un bouvier et son ma^yre. Des duos comme ça, le long des berges en dentelles, il y en a des tas. Un amas de poils et de laines qui font leur route, peu importe le tracé et la longueur.

Il est temps de murmurer au revoir.

Teckhell

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