Archives de catégorie : Écriture littéraire

Les diamants tapis

« L’inspiration, ce n’est peut-être que la joie d’écrire : elle ne la précède pas. »

  • Jules Renard

Les flocons tremblent, mais qui pour les rattraper ?

Le jour peine à se lever sur la Sherbooke québécoise. Une lueur grise et pâlotte finit par émerger et enrober chaque petite touffe de soie. Certaines fondent sur les toits, d’autres roupillent sur le glacis du temps jadis tandis que d’autres encore tapotent au gré du vent.

Comme chaque matin depuis peu de matins, je me réveille nu comme un hiver. Le cœur tempéré, je balaie les murs unis d’une chambre crème, tout à mes sensations. Mon regard inlassablement croise le verre et le blanc du dehors : tout n’y est qu’opportunités et différences. Ce décalage, cet infime déplacement obsède la pièce rapportée que je suis devenu… je me sens comme un peintre, à la recherche du bon moment, de la belle couleur. Pourtant, ma palette est propre et seuls mes rêves hallucinent : je n’ai pas encore vraiment écrit.

L’adverbe est mystérieux mais sa névrotique nécessité s’impose ; en partant, mes amis m’ont offert un joli carnet relié, y voyant là un carnet de bord où j’y consignerais, chaque jour que je fais, un ressenti. Mon écriture me définit, m’englobe : voilà pourquoi ce carnet a été l’une des rares choses personnelles à trouver place dans des bagages fonctionnels.

Mais l’absurde vérité est qu’il n’y a pas chaque jour quelque chose à vivre. Quittez un quotidien pour un autre et vous ne laisserez s’ébattre que les nuances : l’inspiration est affaire de portes dérobées, d’un temps volé.

Il m’aura fallu une salutaire discussion avec un ami d’écrits ce matin pour enfin m’emparer dudit carnet. Nous avons parlé liberté, nous avons parlé des choses à dire et de l’instant à exprimer… un simple moment oui, juste confondant, où la sagesse et l’amour d’un proche vous révèlent à vous-même. Cela m’a rappelé que, dans ce monde froid, quiconque a un peu de chaleur poursuit une belle route.

J’irai.

Et qui sait ce que contiendra cet arbre relié, combien de saisons nous consignerons ensemble. Cela fait étrange d’avoir un partenaire, un mille-feuilles en devenir, un tapis où s’ébrouer… les destinations peuvent dès lors se succéder dans le pays diamant : je profiterai du voyage, la main sur la couverture.

« Un matin Montréal, il a commencé à neiger. Le vent soufflait à peine mais suffisait ; sa douce respiration s’écoutant le long des larges avenues. Au-dessus, la masse blanche et grise et nuageuse formait un parmesan dont la râpure semblait ne connaître aucune fin. C’était un doux spectacle, qui se prolongea.

Dans mon corps et le jour déclinants, des reflets couleur sang prirent des quartiers éphémères. La nuit et le froid chantaient alors deux déserts dont je retins le soir et l’ivoire. Les étoiles, elles, neigeaient à en noyer le ciel.

Teckhell

Envolées à vélo

« Comme tout ce qui compte dans la vie, un beau voyage est une oeuvre d’art. »

  • André Suarès

Petits récits d’une semaine sur deux roues, deux jambes, deux mains, entre Toulouse et Marseille, hier et matin.

17/08 : la peinture et l’aquarelle

La course du soleil luit sur les rails d’un éclat blanc métal. A l’intérieur d’une carlingue intercitéenne, notre communauté se regroupe, se reforme.

Embouti ou à bout, les directions s’oublient pour laisser place à l’itinéraire. Notre vie, à nouveau…

Derrière le sublime de la situation, l’on décèle constellations. Les motifs et les raisons forment en effet tant et tant et tant de teintes qu’elles en colorent les regards. L’on devine, l’on subodore, l’on sait pourquoi, pour qui ces cœurs brillent et vrillent. Qu’ils cherchent un oubli, un repli ou même une victoire, la terre s’offrira ; elle sera çà, là, et même plus que ça… mais, d’ici là, que la sieste nous transporte !

(…)

Nous nous frayons un passage, nous extirpons avec labeur, déterminé : nothing Toulouse. Enfin vélocipédistes, nos premières heures, passée la toux urbaine, laissent présager d’un courant indistinct. Bruits et silences retombent doucement en perles, en feuilles, et tapissent le roman-fleuve…

… la suite à la prochaine écluse !

18/08 : la messe folle des fesses molles

Arrivés entiers et en terrain campé, les maux viennent cependant avec plus d’aisance que leurs homonymes.

Et pour cause : blessures, contusions, saignements, tendons et ligaments… une question se pose alors : serions-nous des bleus ? l’énergie s’évide si promptement, de point de passage en point de passage… Ah ! Pédalage, comme tu nous as menti, comme tu nous as trahi ! Ce n’est pas très sport. Pourtant, les tentes se montent déjà plus vite, les gestes gagnent en technique…

Las ! rien n’y fait : nos fins de journée témoignent d’un splendide épuisement : il étonne, implacable, tout autant qu’il balaie, inéluctable. Mais cet acharnement au cas par cas n’émousse pas l’équipe, équipée d’une somme de gnaque ! elle s’y soustrait par les rires, l’inconséquence, se tourne vers les étoiles quand la lumière s’assombrit ! Oui, étrange cortège, drôle de culte dont nous payons le prix… notre jeunesse âgée et si peu assagie s’agite et peine à troquer de l’énergie !

Mais du coup… route ou déroute ? Qui sait !
Toujours est-il que nous nous y précipitons…

Prière de ne pas nous arrêter : aumône baby !

19/08 : la distance et le proche

Nos tentes écloses une fois encore et nous voilà tout chose.

La fatigue frotte les yeux et, hélas, estompe par trop souvent les visions et mignons aspects que ce voyage revêt.

Palmipèdes, rongeurs et homologues bicycles composent le longiligne zoo qu’ébouriffent platanes, saules pleureurs et pétales de roseaux. Et toujours le spectre du fleuve, vert et eau, où se noie le soleil…Tapissant le lit d’enluminures, il laisse au trajet mille lectures.

La Carcassonne se profile et ne fait qu’une bouchée de nos guidons malhabiles. Elle monte et descend, enroulant ses fortifications comme un serpent de pierre et finit de nous achever dans ses dénivelés, ses dédales.

Après avoir pédalé, histoire de mieux pédaler, le troisième abri s’établit. Un barbecue, une étincelle d’amitié, et le feu prend naturellement. Chacun y va de sa confession infime au fin fond de la sombre clairière. Il y a pourtant quelque chose d’émouvant à tous s’entrevoir, dans nos fatigues et nos vérités.

Rien ne bouge, rien ne change ;
Une alliance luit,
Et elle n’a rien à envier aux étoiles.

20/08 : la sueur et les fronts

Notre parcours a franchi suffisamment de kilomètres pour revenir à des climats plus familiers. La pinède nous enjambe dès lors et saupoudre chaudement la route polymorphe.

La destination n’est plus si loin mais il nous faut nous hâter. Quelle distance, quelle étape ? à l’urgence se mêle la langueur et ni l’ombre ni le vent n’essouffleront cette chaleur.

Alors, poussés à bout, nous nous scindons, nous éparpillons, cela rappelle étrangement les fêlures d’un cristal.

Pour chacun, le tour de force est différent et les parades se multiplient. Ecouteurs vissés aux oreilles, force mentales, discussions pour tenir le coup… les morceaux de bravoure se disputent aux désespoirs le long de cette interminable route qui finit par se terminer. Le groupe s’étonne, puis doucement se réunit pour festoyer comme il se doit : avec de la bière et des pizzas.

Dans leurs yeux, de petits exploits crépitent au feu de bois.

21/08 : la bataille et le butin

Notre convoi, une fois n’est pas coutume, débute sa journée par une grasse matinée. Le campement ressemble à s’y méprendre à un lendemain de festival mais qu’importe : une pause s’impose !

Le trajet, initialement simple – voire court, tourne rapidement au labeur halluciné.

D’itinéraire bis en déviation, une panique s’installe dans le calme, tant la troupe peine. Il reste bien quelques braves, aussitôt conspués. Même le photographe, d’ordinaire objet de toutes les adorations, se voit toiser d’un air méchant par la traîne cycliste. Emotions et sentiments cavalcadent donc, sans vraiment se repérer, jusqu’à à nouveau s’apaiser dans le camping suivant.

Une fois conquise notre touffe d’herbe, le repos passe par une sieste ou une piscine. Quand cette activité devient par trop exigeante, l’heure est aux tarots ou bien au tennis de table. Cependant, le gros morceau de la journée reste bel et bien le restaurant gastronomique !

Un tel raffinement embarrasserait le commun des mortels, surtout si ces derniers avaient pédalé dans la choucroute cinq jours durant… que nenni ! Aux saveurs s’enrobent le goût salé des conversations avant que lentement nous ne sombrions sur le chemin du retour, dans le dernier sommeil étoilé.

22/08 : l’arrivée et les fins

L’élan final, un brin essoufflé, brave une dernière fois les cahots ! Le mutisme semble s’emparer du groupe tandis qu’un comparse se croute piteusement. Sans de plus amples encombres, Béziers se montre et s’arpente. Nous n’avons beau y être que de passage, l’on y perçoit une indicible tristesse, que reprennent en écho les nuages tout là-haut.

Dernier repas, dernière sieste… ce n’est pourtant pas en condamnés que nous regagnons la gare biterroise. Les gens sourient, soupirent, tâchent de se souvenir : pour plus tard, « histoire de ». Cela leur appartient, les accompagnera, au loin ou pour quelques pas.

En suspension, c’est donc la douceur et la retenue qui guettent le TER en approche puis en partance ; déjà les wagons nous séparent… s’ensuit le trajet, celui pour lequel nous ne sommes plus vraiment aux commandes, celui nous ramenant anonymes à nos vies éponymes.

Le là-bas devient vite ici, et vient le temps de se Phocée compagnie. Cela a lieu dans une tendre précipitation ; l’embarras et l’embrassade parcourent l’assistance, avant de les relâcher.

On peut se demander ce que représentaient ces jours… leur propriété et leur valeur, nomades, trouvent réponde dans le cœur et l’été de chacun d’entre nous.

Teckhell

Montée des eaux

« L’âme a ses brumes, ses soleils et ses chaleurs d’orages. »

  • André Esparcieux

Corps,

L’eau est une ancre qui coule dans mon cœur. Ce vieux papier l’absorbe et s’en enivre tout en regardant les oiseaux qui chantent la fin des nuages. C’est leur timbre que j’ai apposé à cette lettre ; j’y ai vu une belle correspondance.

Peut-être devrais-je t’écrire plus souvent, au lieu d’attendre les filaments argent. Dès que la plume effleure les coups et les erreurs d’une vie sans autre valeur que celle, errante, que je veux bien lui prêter, mes mots cessent. A croire que je n’ai pas le souffle de ton inspiration… Ce n’est pas grave : toi et moi savons que le futur viendra. Alors, dans ton ombre dense, je danserais.

J’ai tant espéré qu’ici, aux confins, la pluie s’abandonnerait enfin. Chaque matin, je regardais le ciel comme un miroir sans tain, dans l’attente d’un éclaboussement, d’une crue aveugle et incrédule. Et, avant que la goutte s’installe, l’orage était là. Sa musique qui teinte et tapote les flaques, crépitant les sèches chaleurs de l’été, a déferlé.

Dans cette catastrophe grise-ambrée et ces zébrures d’or pur, tout se bousculait : le silence, l’accalmie, et puis la paix. Le monde se fissurait enfin, et il avait des yeux de cristal. Parmi les bris et les roulements, je retrouvais ma place de tempête parmi les tempêtes. A croire que l’harmonie a des niches singulières, que ma chienne de vie ne cessera jamais de chercher.

L’orage a continué à saccager l’aube, avant l’éclaircie finale. La terre a pleuré un jour durant, mais un jour seulement : demain finit toujours par devenir hier, au grand dam des âmes guerrières.

Je t’embrasse, dans une dernière nage contre le temps.

Teckhell

Notre paire

« Vivre en poésie, ce n’est pas renoncer ; c’est se garder à la lisière de l’apparent et du réel, sachant qu’on ne pourra jamais réconcilier, ni circonscrire. »

  • Andrée Chedid

Ce matin, je suis parti très tôt courir, seul, jusqu’à la plage ; le ciel était gribouillis, palette. Une fois arrivé, je me suis baigné ; il n’y avait que moi dans la mer.

Je me suis habitué à cette solitude, à ce détachement… plus rien ne me retient, pas même l’Autre.

En sortant de l’eau, une vague alarme a inondé mon cœur. Effondré à même le sable, je me suis mis à pleurer sur l’écru.

Le sable est chaud, presque maternel. Je reste ainsi un moment ; c’est aussi ça l’existence.

De retour en position tailleur, les yeux encore voilés, je continue de songer à mon père. J’écume nos vies et les marées qui se sont succédées.

Éreinté qu’il était par ses faiblesses et les malheurs, il a renoncé. Il était las, déjà si absent. Comme le silence s’ennuie du bruit, il est parti. J’aurais aimé qu’il comprenne, qu’il voit à quel point le monde est grand et beau et comment nous nous en emparons avec nos petites âmes. J’aurais aimé qu’il délaisse la tristesse et que nous apprenions ensemble ; de nos expériences, de nos pairs. 

Je raconte souvent à qui veut l’entendre que c’est lui qui m’a donné envie d’écrire, après l’avoir vu composer un court poème. Je ne saurais vous dire s’il avait prédit que je devienne rédacteur, mais le doute est agréable. Lui qui m’a transmis sa passion des mots, son esprit, me laissant l’écrit en legs… Il est à mes côtés, pour toujours. Il est le petit vent qui souffle les jours trop chauds, il est le nuage toussotant des jours bleuis, la buée humide où je pose toujours ma main… Oui, il sera tout ceci, à défaut d’autre chose ; je n’oublie pas les souffrances qui giflent les plages de nos souvenirs, ces tempêtes nous traverseront à jamais. 

Je suis revenu chez moi en marchant : la paix ne fait guère de bruit.

Mon père m’a appris que le monde est injuste et qu’il faut savoir composer avec lui : ses tons et ses notes. J’aime à croire que ces pleurs étaient mélodie, des échos viscéraux, en attendant le prochain morceau…

Peut-être un jour reviendra-t-il ? Je ne l’attends pas. Pourtant, ce jour-là, nous serons amis sur cette même plage, et j’en ferais des mots.

Teckhell

Le goût des jours

« L’Espoir est un état d’esprit, une orientation de l’esprit et du cœur. Ce n’est pas la conviction qu’une chose aura une issue favorable, mais la certitude que cette chose a un sens, quoi qu’il advienne. »

  • Václav Havel

Lorsque je me rends au travail, dans la navette, je m’installe toujours derrière le conducteur, côté fenêtre ; ainsi, mes yeux peuvent voir la route. Les cheveux en bataille, j’épie les gens qui monte, le monde qui geint… Quant au quidams s’asseyant à mes côtés, je leur consacre toujours un peu de temps. Voir, regarder, considérer l’autre ; comme un objet, comme une personne, cela fluctue.

Ce matin par exemple, j’aurais ainsi passé plusieurs minutes à mettre des mots sur une jeune femme replète, au menton doublement triste, sur qui la lumière glissait par intermittence. Mes lignes encrées se mêlaient alors à l’ambre de sa chevelure, sous le regard approbateur des autres paysages.

Et nous tous, nous en étions là.

La douceur tout en ombres de ce moment tanné n’enlevait pourtant rien à la dureté de son visage. Je scrutais, faussement indifférent, à la recherche du véritable et de la justesse. Je ne visais alors pas des réponses, mais un territoire dont la carte s’escamota peu avant que je n’atteigne ma propre destination.

La descente s’effectue toujours un arrêt après, histoire de marcher un peu plus. En ligne droite, le trajet, lent et direct, s’étend et détend mes pas, qu’une musique égaie parfois. Pourtant, la zone n’est que grillages et pierre humaine, le désespoir s’y propage ; mais derrière ce grillage se tient le soleil, dont les salves d’or frappe mes sens.

Il y avait tant de lumière, ce jour-là, un aveuglement magnifique, quand je suis devenu épileptique. Enserré, étreint, éteint ; trois secousses et puis plus rien.

Vivre les crises, c’est une promenade de santé ; le véritable péril résiderait plutôt dans la période consciente de latence entre elles. Et que dire du regard des autres, de sa propre estime…

Pendant de longues années, je n’ai pas été opérable ; à cela s’ajoutait la dangerosité d’un procédé à la base incertain qui avait le chic pour me laisser circonspect.

Et voilà qu’au détour d’un rendez-vous de courtoisie, un autre procédé se dévoile : plus sûr, moins risqué, avec quelques résultats. Tonnerre sous les topiques.

Même si l’épilepsie concerne la lecture et le sens, cela n’a pas empêché ma photosensibilité d’être anormalement élevée. Sans causer de crises, elle est cependant la cause d’hallucinations, dont j’ai fini par apprécier les kaléidoscopes icaresques.

Mais revenons à la ligne droite, dont la trajectoire en flèche laisse tout le temps à mon cœur pour se gonfler. Mettons ça sur le compte de la solitude, de la joie, de l’abandon, du bonheur, de la folie : toutes ces humeurs en verre. Tantôt opaques, tantôt si claires, si vite estompées : l’instabilité ne durant jamais longtemps, le grillage finit toujours par finir.

Lorsque j’arrive à destination, dans le calme zénith, je lis et écris, histoire de gagner ma vie.

 La peur de lire est toujours là. Elle disparaît désormais derrière la lutte et la souffrance ordinaires ; pauvre peur qu’ont tôt fait d’achever l’habitude et la routine…

 “Tu n’étais que ça.”

Je vois les mots, les touche presque ; ils sont ma meute. Je n’ai plus peur. Mettre des mots sur ce que je suis, ce que je sais ; juste des mots justes. Créer, décomposer, recomposer : mes lettres et mal-être, unis jusqu’à la fin, puisque je ne tiens à rien.

Désormais, à l’instar de ces espoirs qui terrifient autant qu’ils bouleversent, un choix se présente.

La paix.

Cela fera sept ans en juin. Sept ans de lutte, d’incompréhension, de rage. Sept ans à lutter contre l’ennemi intime.

Je crois me rappeler qui j’étais avant, mais je doute tellement.

Je sais qui je suis maintenant, mais cela ne va-t-il pas disparaître suivant ce qui se passera ? Qui vais-je devenir, ensuite?

Et que deviendront mes mots ? Ils ont tant souffert…

Je peine à discerner la peur et le courage, tout comme j’ignore la nature de la victoire.

Allons. Point d’interrogations lorsque les questions restent sans réponse.

“Laisse faire les choses, et marque à la dernière minute.”

Rien ne vaut le monde pour se rappeler la place de chaque chose. Pas de misère, pas d’espoir, quelques cycles. Ah oui : l’homme aussi. Mais c’est là un engrenage inutile…

D’un coup de sans, je disparais.

Teckhell

La moindre des proses

« Ni l’ignorance n’est défaut d’esprit, ni le savoir n’est preuve de génie. »

  • de Vauvenargues

Un texte de plus, en sus, complété ; hébété, je dévisage la nuit et ses idées noires. Je savais qu’en devenant plume, je risquais d’en perdre quelques-unes, mais j’avais mésestimé ma maladie et ses tâches de rongeure.

Oui, mes ami(e)s, ces temps-ci, je suis charpie ; en bouts plutôt qu’à bout. Mes miettes sont d’émeraude : on dirait des herbes folles, de jolis verts, un lierre qui s’étend. La littérature, les intrigues, tout ceci s’efface… Il n’y a que le son et l’eau des mots.

Dans cette apnée de la dernière pluie, les rencontres sont tout ce qu’il me reste. Peut-être est-ce de saison ? Le Printemps, par ses hasards, a l’art de délivrer toute son impériosité sur les boutons bougons succédant aux annales hivernales. La croissance qui en résulte donne de splendides fleurs d’époque, à même le roc.

Mais venons-en au fait et à son effet pris sur le fait.

Il y a un et un et un jour, alors que j’attendais qu’un camarade terminasse sa transaction monétaire au détour d’un distributeur, mes yeux croisèrent ceux d’une jeune femme. Les siens et les miens s’attardèrent de concert sur un égal mystère : qui diable étions-nous, l’un pour l’autre ? Des camarades de classe, oui sûrement, mais de quel établissement ?

Au silence succédèrent les gestes, à peine plus probants mais assurément plus apparents. Leur légèreté et leur retenue n’avaient d’égales que la gaucheté qui animaient nos pudeurs. Des mots furent balbutiés, baragouinés, les quidams se coupant la parole d’interjections aux accents chevrotants. L’abrutissement régnait donc, tout juste pouvais-je deviner le sourire en coin de mon ami non loin derrière. La conversation qui enfin s’ensuivit tint bon plusieurs minutes, pour finalement s’effondrer sous le poids des poncifs. Nous nous quittâmes en souriant et sans réalités.

Ah, comme je plains mon compère ! J’ai passé tout le reste de notre route à supposer et présupposer… sans être plus avancé. Groggy et guingois, je subissais alors le contrecoup d’une extase qui n’en finissait plus d’engourdir mes sens. Mon cœur battait la charade, tandis que je me remémorais une fois encore la combe de son cou. Stupeur au ventre, elle m’avait malgré tout confié deux éléments d’importance : ses horaires (jeudi et samedi, à partir de 19h) et le lieu où elle officiait en tant que serveuse… lieu que j’oubliai presqu’immédiatement, provoquant ergo l’hilarité de mon camarade.

Mes rêveries m’amenèrent à une réflexion plus poussée sur mes années passées au secondaire. J’ai alors pensé à tous ces visages et ces destins mitoyens, croisés année après année. La concernant, nul ressentiment ; au contraire, je me souviens l’avoir aimée. Tout seul, de mon côté ; de cet amour qui n’engage à rien, qui s’en va et puis revient : un amour raté et bénin.

Depuis, comme vous avez pu le constater, les choses n’ont que très peu évolué. Je ne sais toujours rien d’elle, méconnaît ses goûts et son intelligence… Pourtant, son visage et son corps n’ont de cesse de m’éblouir, tout comme son charme subjugue mes poses, balaie mon éloquence. Brume brune aux joues empourprées, elle existe seulement, et cela suffit pour me laisser ailleurs.

Tout bien considéré, ne pas (s)avoir, ne me gène pas vraiment. Au contraire, j’en retire une certaine poésie. Au milieu des convictions et autres lignes droites, ces sarments qui ne vont nulle part m’émeuvent. Ils poursuivent leur propre piste, libres et relâchés, comme autant de frontières que je pourrais un jour franchir.

Je ne vous dirai pas comment l’histoire se termine, si la trouvaille éperdue s’est poursuivie ou bien s’est tue. Tout juste préciserai-je que, récemment, j’ai fini par me rappeler le nom du bar.

Pour la fille, on repassera.

Teckhell

Glissement de terriens

« Tout le monde chante les louanges de la vue qu’on a du haut des montagnes, personne ne parle des vues qu’elles obstruent. »

  • Nils Kjaer

Les jours paissent dans l’herbe grasse, sans sens aucun. Je les surveille, marchant tout autour, des dattes plein la poche.

Ma sœur et moi sommes une montagne. Un agrégat d’éléments intimement mêlés, pulvérisés à même le lieu de nos vies. Nous grouillons, marmonnons, évoluons ; mais nos natures se dissocient. Elle est la terre, je suis l’eau. Désormais, nous nous aimons sans nous comprendre, d’une neige éternelle.

Je m’écoule, m’étend, change de couleur là où je sombre. Elle, elle demeure, brute et pierreuse. Le moindre de ses mouvements se fait dans la puissance, dans la lourdeur, avec pertes et tracas. Ses entrailles se déchirent, j’y continue ma course, sans pouvoir rien y faire. L’écho de mes gouttes dans les grottes, dans les cavernes, retentit et fait pleurer la roche.

Et tout se brouille.

Notre concomitance, devenue un naufrage où reposent la vie et le temps, fait gronder la montagne. Les cours grossissent, de grands arbres tombent. Le ciel, pauvre petit diable tout en azur, domine la scène.

De nos jours, seules les falaises rescapées nous permettent de prendre de la hauteur et de nous retrouver. Le vent se mêle alors à l’érosion, balaie tout et laisse des sillons à même l’océan. Dans la chute, pas de bruit ; un amour brut et malappris.

Teckhell

Lettre et le néant

« Vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne. »

  • Jean-Jacques Rousseau

Toi, mon toit,

J’ai aimé t’écrire, une dernière fois. Glisser la lettre dans l’enveloppe, sagement, doucement, comme une heureuse cagnotte. Je suis sorti, j’ai salué les pêcheurs ; et puis la boîte aux lettres, et puis cette lettre.

Tout est si simple, j’y vois mille brises. Ces lignes ont été caressées par le sel et la mer, sans une bruine. Au loin, la tempête est parfaite, tu comprendras pourquoi j’ai choisi ce timbre : 

Je ne sais pas vraiment encore ce que je vais y mettre… un mot d’amour, peut-être ? C’est compliqué, tu sais, je ne sais jamais comment tu m’aimes. Tu me vois comme ceci, je me vois comme cela, alors que je suis juste moi. Moi, qui suis trois tandis que toi, tu m’émois… ah, je jongle encore avec les mots ! ces petits coussins qui ne valent rien, à l’ombre de tes seins.

Cela me fait repenser à ce que dit Red, dans notre film : “Il vaut mieux ne pas dire certaines choses. Je crois que c’était quelque chose de si beau que ça ne peut pas s’exprimer avec des mots et c’est pour ça que mon cœur en souffre.”. Tu te rappelles ? Des fois je laisse le film tourner, sans le regarder, à faire autre chose. C’est tout un monde qui pépie, c’est magnifique.

Je sais que tu désapprouves ces odes. La vie n’est pas notre vie, car tu es avec lui. Tous ces voyages, ces souvenirs survenus, arrivés et maintenant tus… une teinte affreuse encre ces jours-ci le bateau nostalgie.

J’aurais aimé quelque chose de similaire, pour nous. Un truc doux et qui dure à la fois, qui retarderait tout ce qui dans nos vies ne va pas. Je t’aurais aimé, si tu m’avais laissé…

Si je t’écris, une fois de trop, c’est pour te rappeler que cette histoire – la tienne, la mienne, la nôtre, choisis ta version – était belle. Belle comme une mise en abyme, comme un printemps engourdi qui s’anime, enfin. Tu crois que sans nous, cela n’existe plus ? en es-tu si sûre ? Quand donc comprendras-tu qu’une œuvre ne disparaît jamais vraiment…

Évanescence, évanescence,
Chantonne la balance….
Reviens-moi, deviens-toi.

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A la base, c’est un exercice de style. Puiser dans sa culture générale trois œuvres que l’on juge belles, et s’en inspirer pour créer une quatrième beauté, combinaison des trois précédentes. Je trouvais cette consigne stupide, la tâche m’apparaissant comme un crève-cœur. Pendant des mois en effet, à mon regard, la beauté avait résidé en une seule personne. Elle était une certitude, et il y a quelques semaines encore, je ne voyais qu’elle pour répondre à cette question…

Comme vivoter ne faisait pas partie de mes priorités, j’ai choisi la déchirure plutôt que la rupture, bien plus adaptée aux désespoirs unilatéraux. On ne peut rompre ce qui n’est torsadé ; lorsque cela vous agite l’âme, il ne reste plus qu’à arracher, ponctionner et passer la balayette lorsque la force vous manque.

Pourtant, je regrette quelquefois de m’en être tenu aux maux. S’il n’est pas certain qu’elle méritait une dernière affection, mes sentiments, eux, pouvaient prétendre à un autre sort. Après tout, vivre accompagné de tendresse et d’espoir pendant tant de mois n’est pas chose si difficile. Si mon cœur a tant souffert, ce n’est que par un manque de jugement considérable que l’on mettra sur le compte de l’affre et la demande. Le sentiment, lui, était superbe.

Je pourrais proroger sur ce que cette jeune femme a pu m’apporter mais, si je devais asserter une seule réalité, la voici : elle fut une muse. Née d’un hasard paroxystique, elle restera ; une empreinte plus qu’une impression, une allusion plus qu’une illusion.

Cela nous ramène à ce devoir sur table. J’ai rapidement trouvé de jolies œuvres que j’ai jetées ensuite dans la mer blanche, qui longe la page. Au fur et à mesure que j’écrivais ces lignes, celles qui avaient tant tardé à venir, le soulagement m’étreignit. Je rendais enfin justice : à elle, à moi, à ces si belles heures passées à ses côtés ou encore tout seul. Il y  a de la fiction, de la forme : le travail est scolaire, ce parcours professionnel. Mais mon être arpente les parallèles, et j’écris pour elle.

Dans ce dernier silence, à la lancinance, j’ai joué et j’ai dansé.
Aimer une dernière fois, avant de refaire le monde.

Teckhell

Grelot

« Joyeux, joyeux Noël
Aux mille bougies
Quand chantent vers le ciel
Les cloches de la nuit, oh !
Vive le vent, vive le vent
Vive le vent d’hiver
Qui rapporte aux vieux enfants
Leurs souvenirs d’hier… »

  • Francis Blanche

Il est décembre, quelque part dans ma vie. Les jours rallongent leurs escapades nocturnes et toussent des blancheurs, tandis que je fais l’île en ma demeure.

Laissée sur le bas-côté, non pas une mélancolie mais une tristesse : une tristesse indicible. Son inexpliqué n’en finit plus de s’embarrasser au milieu de tous ces sapins qui font le tapin à attendre que l’on rompe le pain. Ma tristesse a les boules, oui ; elle aimerait enguirlander Noël, tout du moins s’en éloigner… Il est partout cependant, et le ventre crie famille. Ces besoins et ces envies, libres de hiérarchie, ventent mon âme.

Les saisons me manquent. Nul ne pourrait dater leur disparition, pourtant les regrette-je un peu plus chaque jour. Remplacées par des cycles et des rythmes désespérément libres, cette cage sociale – que dis-je ! – cette orgie séculière me régit sans me réguler. J’y trouve mon compte, mes comptes même, mais mes contes… Ma merveille, que j’extirpe, mon vermeil, qui m’inonde, quand noierons-nous ce monde ?…

Les aiguilles défilent. Je ne sais si abandonner ma montre et ne pas racheter de calendrier ferait mon salut ; un bon jour, au moins. À la télévision, Météo Rance est en train d’établir le lendemain. Les décorations lumineuses brillent par leur superfluité ; une dernière fois, l’inventaire des vanités.

Je regrette une telle exposition. Père Noël, « souverain poncif », quel titre ma foi…

Si l’ici supplicie sans discontinuer, il a commencé en douceur quelques semaines auparavant. Mon semestre, qui suivait son cours, a fait l’objet d’une rencontre en la personne d’une professeure de médiation culturelle. Elle avait pour but – ce que nous comprîmes plus tard – d’exercer notre œil de rédacteur vis-à-vis de l’Art avec un grand A. Au contraire, je lui trouvais rapidement de grands airs et me carapaçais derechef. Elle ne se débina pas et malgré mes provocations et mon insolence facile, poursuivit son propos. Son respect et sa bienveillance ont continué de me fasciner jusqu’à l’ultime cours où, lors de la lecture d’une de mes productions, elle commenta – avec une égale fascination – « quel cynisme ». L’instant d’après, nous commentions l’idéalisme de ma vision de l’écriture avec la complicité de deux jouteurs.

Il faut savoir que je crois aux rencontres. Amicales, amoureuses, je crois profondément aux (mises en) relations. Les dialogues constituent un délice que l’on néglige trop souvent, leur préférant des actes, des expériences… mais le langage, ah ! comment une réplique, devenue secousse, bouleverse soudain…

Nos travaux nous ont donc amené à chercher la Beauté : là où on pouvait la trouver, là où nous la considérions. Aux frontières du personnel, nous étions intimés. Goûts affichés,  comme autant de sensibilités ; nous et nos nus, livrés au mot, comme croqués. Malgré l’éloquence et l’arrogance, je m’étiolais. Nous débattions de notions fortes, flirtions avec l’absolu, suppliciant mon caractère d’un jeu de miroirs.

Ces échanges avait pour but une répercussion sur nos convictions et leur fondement, notre vision et par-là même notre définition par rapport à l’Art et la Beauté. Le contenu tendait vers une approche positive, dans la polysémie que peut impliquer ce terme. La professeure nous a fait réaliser ceci, puis est repartie.

Il est décembre, et j’ai dans ma tête des couleurs chaudes. Ma chambre ressemble à une salle des faîtes, où le lyrisme rôde, spectre. Les lumières déclinent, pourtant palpitent, et le décor m’apparaît. Le concret et l’abstrait des objets, les natures et les essences… et ce drame, cet implacable drame en toute chose. La lumière y a sa place, mais elle semble se joindre à la pesanteur. Toute mon existence se désarticule.

Je brûle.

Tant de fois je me suis dit que l’incendie n’avait pas sa place en hiver ;
mais la paix, c’était naguère.

Teckhell

Un peu d’eau dans mon vain

« Chante la grive, la pluie arrive. »

  • proverbe français

Alors que j’écris ces lignes, l’été est déjà un participe passé. Cela fait un temps que nos petons sont revenus à tâtons de leurs péripéties, enfilant chaussettes et routines. Si j’ai tant tardé à écrire à nouveau ici, c’est parce que j’écrivais déjà. Tout occupé que j’étais par la rédaction professionnelle – et que ne le suis-je encore, j’ai enchaîné mes petits pâtés, structurés. Quelques écritures d’invention ont bien égayé la rigueur planante de cette formation, mais rien qui ne rassasie le vorace de ma verve. Assis sur la page, je ne cessais d’estimer les dunes qui environnent. Ces lignes qui d’un souple sample la direction d’un monde, de tout le monde.

Ce n’est pourtant pas les événements qui ont fait défaut à la narration. Il me serait facile de vous orienter vers une chanson, une musicalité, un livre, mais il s’agit de ma vie. Entre elle et moi, c’est personnel. Jamais je ne pourrais m’en tenir à une simple bibliographie, une documentation.

C’est amusant. Une sensibilité délaissée, voilà qui vous fait voir n’importe quoi. Par exemple, un exemple : à arpenter les ruelles aixoises, je rencontre femmes, filles et féminité. Après quelques instants unidirectionnels à les voir sans les regarder, voilà que d’un item porté toute la personne est affublée. Sans se départir de leur allure, de leur vie. Une couleur en transport, une nuance glissant sur les pierres… Souvent, comme les jours raccourcissent, elle semble marcher au travers de la lumière, laissant l’ombre pour seul sillage. Curieux ; il y a de quoi devenir flou.

Personnellement, cette profusion me fait sourire. J’aspire à un métier architecte où le désincarné est quotidien. L’auteur s’efface devant la bâtisse, laissant jusqu’aux clefs et son nom au propriétaire et sa propriété. Rien ne sera jamais mien. Tout ce que j’ai et aurai jamais, tiendra en un jardin dont je serai le faune. J’y jetterai mes graines et ma patience ; de minces flaques de rosée déborderont par la douceur de mes pas dérobés. Alors et désormais, il y régnera une quiétude créatrice, sauvegardée !

Serre, moi, flore…  

Il est curieux que je reprenne l’écriture “personnelle”, ici, maintenant et désormais. Je reviens de quelques jours avec des proches dont je m’étais éloigné. A moins que ce soit eux, voire même nous. Allez savoir. Quelques jours sur cousin d’air… De retour, mon ventre crie famille ; tout ce que je rapporte, ce sont mes yeux brouillés, à peine de quoi faire une omelette….

Quand je contemple le jeu de cette famille, me vient la larme aïeule.

Oui mais non. Il y a les liens, l’entêtement souverain ! cette pulsion de vie, qui fait face au dé sénile du temps qui passe… Ah ! Le vent se lève et me les brise. En attendant le prochain tonnerre, dédions ces petites poésies à Montech, à mes cousins retrouvés et éprouvés. Accrochons-nous, agrippons-nous, sans un mot. On saura où regarder dans le ciel calypso.

PLUIE PLUS RIEN

Cela commence comme une comptine, une fine.
Fine, fine, fine, s’enfuit la bruine.

Cloîtré dans ma masure, prairie fait féérie de l’indécis
Et le vert pur glisse, glisse, vie douce et verdure…

Le replet de mes couplets s’essoufle, la voix s’étrangle
Nuage, termine cette phrase, l’orage pointe !…

PELLE DU SEIGNEUR

L’eau roucoule parmi les feuilles, patauge le long des troncs. Sans insinuer qu’elle sinue, elle longe et se terre, fond et s’enterre. Qui meuble le texte, désormais ?

LUMIÈRES ET TEINTES

Il règne dans le ciel des campagnes de vieux champs ocres et un or un peu vandale.
Il y coule des aquarelles dont je foule mille archipels.
Lorsque je regarde vers le haut et le Nord tombent les étoiles…
Une bande de bandelettes se décollent et décolorent au contact du décor :
ainsi fond, fond, fond…
Couleurs chaudes et puits sans fond.

Rémi