Après-minuit

« Sauf erreur, je ne me trompe jamais. »

  • Alexandre Vialatte

Les dimanches sont des jours sans perspective. Pourtant, il faut bien les vivre. Sauf que cette fois, il y a un choix. Me voilà donc dans mon salon, avec mon chien et un chat de Schrödinger, dans un salon qui peine à décuver.

On se plait à croire avoir le choix alors que l’on a déjà décidé. L’espoir l’exige. Il ne reste alors plus qu’à lancer la balle, dans un dernier déni, histoire de.

À notre grand dam, les réflexions ne s’agencent jamais comme les musiques. Silence sans superbe, où croulent les certitudes et s’inventent les futurs… Refrains maladifs, couplets isolés et une pochette surprise.

Misérable importance, seule réponse à un chaos sans audace, cendré.

Une bouteille de champagne trône à l’abandon sur la table ; verre de rage, vide. Sans colère, sans tristesse… Sans rancune. Putain.

Bien des fois, j’aurais voulu convier mes amies au bal. Mais l’amourette semble se danser désespérément seul(e). Tout envoyer valser, sans rien faire, en espérant un twist final…

La nature a horreur du vide. On finit toujours par panser autre chose.

Âme et rêveries se chevauchent. Tout n’est pas clair, tout n’est pas sous contrôle. Mais ai-je vraiment choisi ? Ai-je vraiment renoncé, pour elle, à elle ? Mêlant folie à une jeune tristesse, je repense à ces caresses.

Les moments les plus vrais arrivent presque toujours par hasard. Inespérés au point d’en devenir accidentels, ils n’ont d’autre gloire que celle de continuer à exister. Sans ces petites grandeurs, nous ne serions pas de taille.

La soirée se clôt. Les lumières une à une s’éteignent, tandis que les invités se couchent un peu partout dans l’appartement. Quelques rires fatigués, tandis que chacun trouve sa place. Je regagne ma couche, usé d’avoir raccompagné quelques convives. Un dos me fait face : aigre douleur.

C’est un grand lit, bien trop étendu pour une vie seule. Cela faisait bien longtemps que quelqu’un ne s’était pas allongé pour rêver à mes côtés.

C’en est trop, mon cœur se serre, empli de sensations luxuriantes. Mais voilà que des amis viennent se réfugier avec nous. Soudain, il faut se rapprocher ; soudain, nos corps se touchent. Nos rondeurs se lovent.

À chaque geste, chaque mouvement, je devine ses formes. Ce n’est pas un simple désir, non… une découverte sensuelle ; une symphonie épidermique, qui étreint mon âme. Je me surprends alors à passer mon bras autour d’elle, puis caresser avec affection sa peau, dans un silence dépourvu de maux. L’instant rappelle alors un phénomène perdu, hors de tout contrôle, de tout temps. On côtoie les apothéoses.

Et puis les pensées reviennent, fugaces, vertigineuses. On imagine les jours qui passent, un amour qui naît, un bonheur qui se construit. Compositeur d’une histoire sans fausse note, que chacun de nous mériterait.

Mais le dos ne se retourne pas. Et on comprend doucement, que ce que l’on croyait être un accord n’était qu’une passivité doucereuse. On redouble de baisers, refusant la détresse, retrouvant les peines éperdues. Le corps et l’esprit esquintés, on se décide après de bien trop longues minutes à quitter le lit. Juste le temps de jeter un dernier coup d’œil, dans l’obscurité, à cette silhouette insaisissable.

Pas un bruit dans la chaumière, on s’efforce de retrouver assurance et flegme. Faire un bon mot, à tout prix. Se dire que c’est un mal pour un bien. Sourire férocement dans la nuit, se réjouir d’avoir regagné une liberté à laquelle on n’a même pas eu l’occasion de renoncer. Et puis dormir, quitter ce monde pour s’en remettre à l’aube.

L’angoisse hallucinée est simple, lancinante. Elle surprend, ébranle, dépossède. Il faut alors puiser dans ses dernières forces pour que le corps tienne le coup. On comprend mieux l’affection gauche, les douceurs réjouies, l’espoir fou… On sait pourquoi l’on aurait voulu prendre sa main, et ne jamais la lâcher.

Je me sens si seul.

Le matin se réveille, et l’on se lève avec lui. La raison lumineuse et engourdie nous ramène, abîmé, au quotidien. Le rangement est distrait, on vide les verres encore ivres dans l’évier, où l’alcool coloré s’enfuit dans un dernier tourbillon.

Les mécanismes de défense reviennent peu à peu, dans l’attente de l’inévitable rencontre. Il me faudra toute mon ironie pour tenir. Et la voilà qui paraît… D’abord silencieuse, je n’attends qu’une seule de ses paroles pour essayer de rebondir ; j’appréhende. Elle est belle, et je dois décider du chemin. Ah, voilà, une remarque banale, un petit sourire en coin, à mon tour. Elle rit, à nouveau. Je la retrouve, je nous retrouve, dans toutes nos joies et nos limites.

La glace est brisée, ainsi qu’un rêve.

Soirée absurde, au sens interdit. Ai-je vraiment choisi ? Était-ce vrai ? Je crois que je n’ai pas envie de savoir. Ma colère s’essouffle, rentre dans le rang. Je saisis la bouteille de champagne, et la remets au frigo, en attendant des jours meilleurs que ces nuits.

Froid et paisible, je considère les démons, ceux qui jour après jour me bouffent un peu plus, et finiront par m’avoir si je ne change pas. Je les moque, tourne en dérision leurs tourments, prêt à un dernier combat. 

Sans rancune. C’est une belle défaite.
Il ne reste plus qu’à relancer la balle.

Teckhell

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