Archives mensuelles : octobre 2019

Airelle x Zaromatt – Saison 1 Épisode 2

L’illustratrice Zaromatt et moi-même menons un petit jeu créatif : simultanément nous nous envoyons un texte et une illustration, et nous donnons quelques jours pour apporter notre propre inspiration au contenu initial. Le tout sans se concerter, pour créer plus librement.

Si dehors, la végétation arbore de belles tâches de rousseur, dedans, c’est la maison tout entière qui déjà hiberne, à grand renfort de couvertures et d’emmitouflements. Chacun fait ce qui lui plaid ! Dans l’immobilité, il est une présence qui toutefois préfère la quiétude ascétique du guet. Le cul fondu sur le radiateur, son regard vert et noir fixe d’une vigilance implacable par-delà les vitres. Pourtant le calme n’est qu’apparent : il ne suffira d’ailleurs que de quelques minutes pour que le guetteur se laisse aller à la fébrilité, avant de finalement embrasser la frénésie : est-ce la cime d’un arbre qui aurait frémi une fois de trop ? Sont-ce les branches que le vent n’agite pas comme il faut ? Malgré les motifs ambre et almandin du jardin, le plus vif éclat se trouve désormais dans les orbites du chat : ses coussinets tapotent rageusement le verre, comme un prospecteur apercevant une belle pépite. Cette agitation tire de leur engourdissement quelques êtres, qui réalise non sans malice la raison de tout ce pataquès : un nid, caressé par la lumière, autour duquel volettent deux poids plumes. Autour d’une solide structure, l’ouvrage se construit brindille après brindille, comme autant d’emprunts aux environs. Mais de tout cela, le chat n’en a cure : il pense à son évasion spectaculaire de la maison, déjouant tous les pronostics, il songe à la glorieuse chasse qui s’ensuivra… Il s’enivre d’une prédation qu’il n’a jusqu’alors appliquée qu’aux mouches de passage. Mais ! le plan est sévèrement compromis par le tintement métallique d’une gamelle qui se remplit. La bête, déboussolée, avorte ses rêves de conquête pour une terre déjà acquise. À son retour, les oiseaux auront perdu tout intérêt : une fois repu, il est en effet bien plus facile de digérer ses échecs !

Airelle x Zaromatt

Airelle x Zaromatt – Saison 1 Épisode 1

L’illustratrice Zaromatt et moi-même menons un petit jeu créatif : simultanément nous nous envoyons un texte et une illustration, et nous donnons quelques jours pour apporter notre propre inspiration au contenu initial. Le tout sans se concerter, pour créer plus librement.

L’inspectrice McFish arriva rapidement sur les lieux du braquage. Hivernale, la rue offrait un décor blafard et dépouillé, et on n’y voyait pas à deux mètres ; pourtant, tous reconnurent la fourrure fatiguée de la jeune enquêtrice. Mal rembourré, le vêtement lui donnait une allure musculeuse et compacte qui confinait à l’absurde, à mille lieux de sa chétivité. Elle essuya en toute logique quelques remarques gaillardes lorsqu’elle intégra le commissariat, mais elle s’en cognait, tout comme elle cognait quiconque se mettait entre elle et la vérité. Cette détermination ne reposait évidemment pas sur la seule force brute ; McFish privilégiait toujours l’observation aux fusillades, arguant qu’elle détestait le gruyère. A contrario, elle ne sortait jamais sans une loupe ; elle en faisait collection depuis toute petite, comme autant de miroirs à main dirigés vers la réalité. Pour chaque enquête, une nouvelle loupe ; l’instrument avait beau ne servir que rarement, il faisait toujours son petit effet.

“Lieutenante.
– Agent Ludwig. Le commissariat évoquait un vol avec effraction.
– Oui, oui, une petite épicerie, avec un modus operandi qui va vous plaire : ils n’ont volé que des légumineuses. Lentilles, pois, fèves… ils ont même récupéré les flageolets dans les boîtes de cassoulet ! À force de répéter “cinq fruits et légumes par jour” à la télé, ça nous pendait au nez des conneries pareilles. Et vous vous doutez bien que le temps qu’on arrive, ils avaient mis les gaz…
– En plein hiver, votre langage fleuri fait désordre. Des indices ?
– Les braqueurs ne se sont pas arrêtés là cheffe, y a toute une mise en scène là-dedans. Ils ont gavé de la poiscaille avec des haricots rouges avant de suspendre le tout avec des ficelles. Quand vous rentrez dans la supérette, les poissons rebondissent les uns sur les autres… Ca donne un bruit si flasque, à en faire chialer Captain Igloo.
– Un grand sentimental, lui aussi. Occupez-vous des badauds, je vais inspecter les lieux.”

Depuis le passage de Ludwig, une curieuse réaction chimique avait rendu translucide la peau des pauvres bestioles, accentuant le surréalisme de la scène. Nombre de délinquants et criminels aimaient laisser une trace, mais ils ne se donnaient généralement pas cette peine. Comme pour mieux réfléchir, McFish s’était placée au centre de ce curieux carrousel, fixant tour à tour et non sans strabisme chaque poisson dont la virevolte laissait quelquefois éructer un ou deux haricots. Dehors, la tempête avait cessé pour laisser place à une lumière blanche, qui se reflétait dans la loupe attentive de la policière. Elle n’avait ni mobile, ni chemise, ni suspect, mais elle savait que quelqu’un paierait pour tout ce micmac : foi de McFish !

Airelle x Zaromatt

La dame qui attend

Je vois souvent une femme le matin, tandis que je descends de mon immeuble pour sortir les chiens. Elle se situe toujours au même endroit, bien qu’en perpétuel mouvement, et m’adresse souvent un regard, avant de replonger dans sa surprenante attente : personne ne vient jamais.

Il serait aisé de la traiter de folle et de simplement passer son chemin. Or, mes petites habitudes me confrontent à elle, chaque jour, alimentant mon intérêt et ma tendresse pour ce pauvre personnage.

Pourtant, alors que j’écris ces lignes, je serais bien incapable d’estimer si ses frusques changent d’un jour à l’autre. Quelque chose hante le visage de cette femme, affectant également ma perception.

Recluse dans sa parcelle imaginaire, on dirait qu’elle attend un événement dont l’importance est si vague qu’elle submerge ses yeux clairs.

La douleur et l’inquiétude de son humanité solitaire ne faiblissent jamais, le temps de ma petite boucle quotidienne. Je pense alors à nos souffrances, nos impasses, et tout ce qui nous lie, quand bien même je sais que je ne lui parlerai ni ne l’aiderai jamais.

Cette femme, qui n’arrive ni ne repart, voyage sans doute bien plus loin que nous. 

Airelle

Les sols épuisés

Il arrive de croiser un chagrin,
Assumé ou découvert,
Pareil à un mauvais grain,
Germant en plein hiver.

Ses sillons profonds
Accentuent la blessure
Et l’âme se morfond
Folle d’usure.

La question se pose alors
Du devenir des aurores.

Est-ce l’affaire d’une récolte
Un semis que l’on regrette ?
Ou bien la fin désinvolte
D’une vie sans faîte ?

Travailler la terre
Reste le meilleur remède
Tandis que la lune éclaire
Un appel à l’aide.

Airelle

Vivre et laisser mourir

Ce matin, je me suis fait la réflexion suivante : le fait, me concernant, de refuser chaque été de mettre de la crème solaire pourrait provenir d’un certain masochisme : brûler le corps, pour mieux observer ce dernier se régénérer à force pelures. Si, de prime abord, ce manège peut sembler ridicule, il n’en demeure pas moins symptomatique de la manière dont j’ai abordé ou plutôt affronté la vie ces quinze dernières années.

L’image du survivant est séduisante, presque romantique ; pour autant, je sais que je vivote plus que je ne survis. Je me souviens très bien du jour où j’ai appris l’existence et le sens de ce verbe : je vivais alors mes années collégiennes, et chaque mot était une nouvelle pépite à fourrer dans ma besace trouée – la faute à une mémoire indisciplinée. Ce n’est que plus tard que j’ai découvert un des adverbes qui lui étaient généralement associés : “petitement” – un de mes termes favoris lui aussi.

Vivoter donc, c’est “vivre petitement, avec peine, faute de santé, de moyens”. À plusieurs reprises dans mon parcours, j’ai constaté que la philosophie et les choix de vie que je m’imposais donnaient cette impression. Encore aujourd’hui, j’ignore exactement les raisons qui me poussent à purger mon existence : le modèle paternel, la perte de ma sœur, la trahison du corps ? Bien d’autres événements pourraient venir alimenter mes comportements actuels.

Sans doute est-ce pour cela que mes proches commencent à me presser pour que j’aille voir un thérapeute. Je ne suis pas inquiet de ce que je pourrais y découvrir – de nouvelles interprétations – mais plutôt déçu quant à l’idée de devoir recourir à un professionnel pour comprendre. Cela me fait penser à ce moment où, enfant, l’on regardait la page des solutions à la fin d’un magazine.

J’aimerais comprendre, mais pas ainsi. Tout comme j’aimerais continuer à vivre, mais plus ainsi.

Airelle