Archives mensuelles : juin 2015

Notre paire

« Vivre en poésie, ce n’est pas renoncer ; c’est se garder à la lisière de l’apparent et du réel, sachant qu’on ne pourra jamais réconcilier, ni circonscrire. »

  • Andrée Chedid

Ce matin, je suis parti très tôt courir, seul, jusqu’à la plage ; le ciel était gribouillis, palette. Une fois arrivé, je me suis baigné ; il n’y avait que moi dans la mer.

Je me suis habitué à cette solitude, à ce détachement… plus rien ne me retient, pas même l’Autre.

En sortant de l’eau, une vague alarme a inondé mon cœur. Effondré à même le sable, je me suis mis à pleurer sur l’écru.

Le sable est chaud, presque maternel. Je reste ainsi un moment ; c’est aussi ça l’existence.

De retour en position tailleur, les yeux encore voilés, je continue de songer à mon père. J’écume nos vies et les marées qui se sont succédées.

Éreinté qu’il était par ses faiblesses et les malheurs, il a renoncé. Il était las, déjà si absent. Comme le silence s’ennuie du bruit, il est parti. J’aurais aimé qu’il comprenne, qu’il voit à quel point le monde est grand et beau et comment nous nous en emparons avec nos petites âmes. J’aurais aimé qu’il délaisse la tristesse et que nous apprenions ensemble ; de nos expériences, de nos pairs. 

Je raconte souvent à qui veut l’entendre que c’est lui qui m’a donné envie d’écrire, après l’avoir vu composer un court poème. Je ne saurais vous dire s’il avait prédit que je devienne rédacteur, mais le doute est agréable. Lui qui m’a transmis sa passion des mots, son esprit, me laissant l’écrit en legs… Il est à mes côtés, pour toujours. Il est le petit vent qui souffle les jours trop chauds, il est le nuage toussotant des jours bleuis, la buée humide où je pose toujours ma main… Oui, il sera tout ceci, à défaut d’autre chose ; je n’oublie pas les souffrances qui giflent les plages de nos souvenirs, ces tempêtes nous traverseront à jamais. 

Je suis revenu chez moi en marchant : la paix ne fait guère de bruit.

Mon père m’a appris que le monde est injuste et qu’il faut savoir composer avec lui : ses tons et ses notes. J’aime à croire que ces pleurs étaient mélodie, des échos viscéraux, en attendant le prochain morceau…

Peut-être un jour reviendra-t-il ? Je ne l’attends pas. Pourtant, ce jour-là, nous serons amis sur cette même plage, et j’en ferais des mots.

Teckhell