Archives mensuelles : mars 2015

La moindre des proses

« Ni l’ignorance n’est défaut d’esprit, ni le savoir n’est preuve de génie. »

  • de Vauvenargues

Un texte de plus, en sus, complété ; hébété, je dévisage la nuit et ses idées noires. Je savais qu’en devenant plume, je risquais d’en perdre quelques-unes, mais j’avais mésestimé ma maladie et ses tâches de rongeure.

Oui, mes ami(e)s, ces temps-ci, je suis charpie ; en bouts plutôt qu’à bout. Mes miettes sont d’émeraude : on dirait des herbes folles, de jolis verts, un lierre qui s’étend. La littérature, les intrigues, tout ceci s’efface… Il n’y a que le son et l’eau des mots.

Dans cette apnée de la dernière pluie, les rencontres sont tout ce qu’il me reste. Peut-être est-ce de saison ? Le Printemps, par ses hasards, a l’art de délivrer toute son impériosité sur les boutons bougons succédant aux annales hivernales. La croissance qui en résulte donne de splendides fleurs d’époque, à même le roc.

Mais venons-en au fait et à son effet pris sur le fait.

Il y a un et un et un jour, alors que j’attendais qu’un camarade terminasse sa transaction monétaire au détour d’un distributeur, mes yeux croisèrent ceux d’une jeune femme. Les siens et les miens s’attardèrent de concert sur un égal mystère : qui diable étions-nous, l’un pour l’autre ? Des camarades de classe, oui sûrement, mais de quel établissement ?

Au silence succédèrent les gestes, à peine plus probants mais assurément plus apparents. Leur légèreté et leur retenue n’avaient d’égales que la gaucheté qui animaient nos pudeurs. Des mots furent balbutiés, baragouinés, les quidams se coupant la parole d’interjections aux accents chevrotants. L’abrutissement régnait donc, tout juste pouvais-je deviner le sourire en coin de mon ami non loin derrière. La conversation qui enfin s’ensuivit tint bon plusieurs minutes, pour finalement s’effondrer sous le poids des poncifs. Nous nous quittâmes en souriant et sans réalités.

Ah, comme je plains mon compère ! J’ai passé tout le reste de notre route à supposer et présupposer… sans être plus avancé. Groggy et guingois, je subissais alors le contrecoup d’une extase qui n’en finissait plus d’engourdir mes sens. Mon cœur battait la charade, tandis que je me remémorais une fois encore la combe de son cou. Stupeur au ventre, elle m’avait malgré tout confié deux éléments d’importance : ses horaires (jeudi et samedi, à partir de 19h) et le lieu où elle officiait en tant que serveuse… lieu que j’oubliai presqu’immédiatement, provoquant ergo l’hilarité de mon camarade.

Mes rêveries m’amenèrent à une réflexion plus poussée sur mes années passées au secondaire. J’ai alors pensé à tous ces visages et ces destins mitoyens, croisés année après année. La concernant, nul ressentiment ; au contraire, je me souviens l’avoir aimée. Tout seul, de mon côté ; de cet amour qui n’engage à rien, qui s’en va et puis revient : un amour raté et bénin.

Depuis, comme vous avez pu le constater, les choses n’ont que très peu évolué. Je ne sais toujours rien d’elle, méconnaît ses goûts et son intelligence… Pourtant, son visage et son corps n’ont de cesse de m’éblouir, tout comme son charme subjugue mes poses, balaie mon éloquence. Brume brune aux joues empourprées, elle existe seulement, et cela suffit pour me laisser ailleurs.

Tout bien considéré, ne pas (s)avoir, ne me gène pas vraiment. Au contraire, j’en retire une certaine poésie. Au milieu des convictions et autres lignes droites, ces sarments qui ne vont nulle part m’émeuvent. Ils poursuivent leur propre piste, libres et relâchés, comme autant de frontières que je pourrais un jour franchir.

Je ne vous dirai pas comment l’histoire se termine, si la trouvaille éperdue s’est poursuivie ou bien s’est tue. Tout juste préciserai-je que, récemment, j’ai fini par me rappeler le nom du bar.

Pour la fille, on repassera.

Teckhell