Archives mensuelles : décembre 2014

Lettre et le néant

« Vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne. »

  • Jean-Jacques Rousseau

Toi, mon toit,

J’ai aimé t’écrire, une dernière fois. Glisser la lettre dans l’enveloppe, sagement, doucement, comme une heureuse cagnotte. Je suis sorti, j’ai salué les pêcheurs ; et puis la boîte aux lettres, et puis cette lettre.

Tout est si simple, j’y vois mille brises. Ces lignes ont été caressées par le sel et la mer, sans une bruine. Au loin, la tempête est parfaite, tu comprendras pourquoi j’ai choisi ce timbre : 

Je ne sais pas vraiment encore ce que je vais y mettre… un mot d’amour, peut-être ? C’est compliqué, tu sais, je ne sais jamais comment tu m’aimes. Tu me vois comme ceci, je me vois comme cela, alors que je suis juste moi. Moi, qui suis trois tandis que toi, tu m’émois… ah, je jongle encore avec les mots ! ces petits coussins qui ne valent rien, à l’ombre de tes seins.

Cela me fait repenser à ce que dit Red, dans notre film : “Il vaut mieux ne pas dire certaines choses. Je crois que c’était quelque chose de si beau que ça ne peut pas s’exprimer avec des mots et c’est pour ça que mon cœur en souffre.”. Tu te rappelles ? Des fois je laisse le film tourner, sans le regarder, à faire autre chose. C’est tout un monde qui pépie, c’est magnifique.

Je sais que tu désapprouves ces odes. La vie n’est pas notre vie, car tu es avec lui. Tous ces voyages, ces souvenirs survenus, arrivés et maintenant tus… une teinte affreuse encre ces jours-ci le bateau nostalgie.

J’aurais aimé quelque chose de similaire, pour nous. Un truc doux et qui dure à la fois, qui retarderait tout ce qui dans nos vies ne va pas. Je t’aurais aimé, si tu m’avais laissé…

Si je t’écris, une fois de trop, c’est pour te rappeler que cette histoire – la tienne, la mienne, la nôtre, choisis ta version – était belle. Belle comme une mise en abyme, comme un printemps engourdi qui s’anime, enfin. Tu crois que sans nous, cela n’existe plus ? en es-tu si sûre ? Quand donc comprendras-tu qu’une œuvre ne disparaît jamais vraiment…

Évanescence, évanescence,
Chantonne la balance….
Reviens-moi, deviens-toi.

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A la base, c’est un exercice de style. Puiser dans sa culture générale trois œuvres que l’on juge belles, et s’en inspirer pour créer une quatrième beauté, combinaison des trois précédentes. Je trouvais cette consigne stupide, la tâche m’apparaissant comme un crève-cœur. Pendant des mois en effet, à mon regard, la beauté avait résidé en une seule personne. Elle était une certitude, et il y a quelques semaines encore, je ne voyais qu’elle pour répondre à cette question…

Comme vivoter ne faisait pas partie de mes priorités, j’ai choisi la déchirure plutôt que la rupture, bien plus adaptée aux désespoirs unilatéraux. On ne peut rompre ce qui n’est torsadé ; lorsque cela vous agite l’âme, il ne reste plus qu’à arracher, ponctionner et passer la balayette lorsque la force vous manque.

Pourtant, je regrette quelquefois de m’en être tenu aux maux. S’il n’est pas certain qu’elle méritait une dernière affection, mes sentiments, eux, pouvaient prétendre à un autre sort. Après tout, vivre accompagné de tendresse et d’espoir pendant tant de mois n’est pas chose si difficile. Si mon cœur a tant souffert, ce n’est que par un manque de jugement considérable que l’on mettra sur le compte de l’affre et la demande. Le sentiment, lui, était superbe.

Je pourrais proroger sur ce que cette jeune femme a pu m’apporter mais, si je devais asserter une seule réalité, la voici : elle fut une muse. Née d’un hasard paroxystique, elle restera ; une empreinte plus qu’une impression, une allusion plus qu’une illusion.

Cela nous ramène à ce devoir sur table. J’ai rapidement trouvé de jolies œuvres que j’ai jetées ensuite dans la mer blanche, qui longe la page. Au fur et à mesure que j’écrivais ces lignes, celles qui avaient tant tardé à venir, le soulagement m’étreignit. Je rendais enfin justice : à elle, à moi, à ces si belles heures passées à ses côtés ou encore tout seul. Il y  a de la fiction, de la forme : le travail est scolaire, ce parcours professionnel. Mais mon être arpente les parallèles, et j’écris pour elle.

Dans ce dernier silence, à la lancinance, j’ai joué et j’ai dansé.
Aimer une dernière fois, avant de refaire le monde.

Teckhell

Grelot

« Joyeux, joyeux Noël
Aux mille bougies
Quand chantent vers le ciel
Les cloches de la nuit, oh !
Vive le vent, vive le vent
Vive le vent d’hiver
Qui rapporte aux vieux enfants
Leurs souvenirs d’hier… »

  • Francis Blanche

Il est décembre, quelque part dans ma vie. Les jours rallongent leurs escapades nocturnes et toussent des blancheurs, tandis que je fais l’île en ma demeure.

Laissée sur le bas-côté, non pas une mélancolie mais une tristesse : une tristesse indicible. Son inexpliqué n’en finit plus de s’embarrasser au milieu de tous ces sapins qui font le tapin à attendre que l’on rompe le pain. Ma tristesse a les boules, oui ; elle aimerait enguirlander Noël, tout du moins s’en éloigner… Il est partout cependant, et le ventre crie famille. Ces besoins et ces envies, libres de hiérarchie, ventent mon âme.

Les saisons me manquent. Nul ne pourrait dater leur disparition, pourtant les regrette-je un peu plus chaque jour. Remplacées par des cycles et des rythmes désespérément libres, cette cage sociale – que dis-je ! – cette orgie séculière me régit sans me réguler. J’y trouve mon compte, mes comptes même, mais mes contes… Ma merveille, que j’extirpe, mon vermeil, qui m’inonde, quand noierons-nous ce monde ?…

Les aiguilles défilent. Je ne sais si abandonner ma montre et ne pas racheter de calendrier ferait mon salut ; un bon jour, au moins. À la télévision, Météo Rance est en train d’établir le lendemain. Les décorations lumineuses brillent par leur superfluité ; une dernière fois, l’inventaire des vanités.

Je regrette une telle exposition. Père Noël, « souverain poncif », quel titre ma foi…

Si l’ici supplicie sans discontinuer, il a commencé en douceur quelques semaines auparavant. Mon semestre, qui suivait son cours, a fait l’objet d’une rencontre en la personne d’une professeure de médiation culturelle. Elle avait pour but – ce que nous comprîmes plus tard – d’exercer notre œil de rédacteur vis-à-vis de l’Art avec un grand A. Au contraire, je lui trouvais rapidement de grands airs et me carapaçais derechef. Elle ne se débina pas et malgré mes provocations et mon insolence facile, poursuivit son propos. Son respect et sa bienveillance ont continué de me fasciner jusqu’à l’ultime cours où, lors de la lecture d’une de mes productions, elle commenta – avec une égale fascination – « quel cynisme ». L’instant d’après, nous commentions l’idéalisme de ma vision de l’écriture avec la complicité de deux jouteurs.

Il faut savoir que je crois aux rencontres. Amicales, amoureuses, je crois profondément aux (mises en) relations. Les dialogues constituent un délice que l’on néglige trop souvent, leur préférant des actes, des expériences… mais le langage, ah ! comment une réplique, devenue secousse, bouleverse soudain…

Nos travaux nous ont donc amené à chercher la Beauté : là où on pouvait la trouver, là où nous la considérions. Aux frontières du personnel, nous étions intimés. Goûts affichés,  comme autant de sensibilités ; nous et nos nus, livrés au mot, comme croqués. Malgré l’éloquence et l’arrogance, je m’étiolais. Nous débattions de notions fortes, flirtions avec l’absolu, suppliciant mon caractère d’un jeu de miroirs.

Ces échanges avait pour but une répercussion sur nos convictions et leur fondement, notre vision et par-là même notre définition par rapport à l’Art et la Beauté. Le contenu tendait vers une approche positive, dans la polysémie que peut impliquer ce terme. La professeure nous a fait réaliser ceci, puis est repartie.

Il est décembre, et j’ai dans ma tête des couleurs chaudes. Ma chambre ressemble à une salle des faîtes, où le lyrisme rôde, spectre. Les lumières déclinent, pourtant palpitent, et le décor m’apparaît. Le concret et l’abstrait des objets, les natures et les essences… et ce drame, cet implacable drame en toute chose. La lumière y a sa place, mais elle semble se joindre à la pesanteur. Toute mon existence se désarticule.

Je brûle.

Tant de fois je me suis dit que l’incendie n’avait pas sa place en hiver ;
mais la paix, c’était naguère.

Teckhell