Archives mensuelles : juillet 2014

Badinage artistique

« On ne se souvient vraiment que de ce qui vous était destiné. La mémoire ne lit pas les lettres des autres. »

  • Vilhelm Ekelund

Chère chair,

La nuit a basculé dans le prune, peu avant que je ne me lève avec le rosé du matin. Alors que je t’écris, il est encore tôt, c’est certain ; enrobé par la brume, l’horizon toussote des nuages. Des branches à mes bras, tout s’étire ici-bas. Veille époque et temps nouveaux rappellent la ritournelle des étourneaux…

Aujourd’hui je porte ma chemise bleue ; oui, ce vieux chiffon azur. C’est comme un plongeon, un énième plongeon dans les souvenirs profonds. Je la revois un peu sur toi, un peu sur moi… nos existences se mêlaient et nous fondions, ensemble, au cours d’un été sans nul autre pareil. Aujourd’hui, autre été et même chemise ; l’eau est calme et renonçante.

N’aie crainte, la nostalgie déjà s’efface. Je laisse les caresses au vent, qui sifflote de-ci de-là et concurrence les oiseaux. Le matin prend son temps : il est odeurs, moments. Tandis qu’à terre je cherche mes maux, deux derniers passés viennent s’inviter.

Il y a d’abord Héraclite, qui disait qu’on ne franchissait jamais deux fois la même rivière : cette phrase me place toujours dans la terreur et la réjouissance, une peur folle où ma vie s’écoule et se meut… cette phrase entêtée qui me poursuit, m’attrape et m’attaque, me ronge. Polymorphe, elle habite et hante chaque fente, chaque faiblesse ; chaque force, chaque hardiesse. Cette suite de mots questionne mes mondes, sans égards pour les réponses désespérées que je peine à lui adresser.  Incandescence ; tout autour, l’on fauche les blés des contraires amoindris.

Et puis ensuite… eh bien, ensuite, il y a Chateaubriand. Tu te rappelles de ses aventures romantiques ? il est parti en Amérique et a ramené ces fresques superbes et solennelles, ces rêves lycéens que je voulais miens. La superbe fut à la mesure de l’impuissance, et je dus renoncer à ce détour. J’ai troqué les fresques contre des frasques, crachant mes bourrasques aphones et faunesques à la première Vénus… je me voulais roman, je suis resté page.

Mais l’heure n’est pas aux larmes aïeules.

J’ai changé d’endroit pour t’écrire ; me voici désormais sur une souche. Tout semble naître autour de moi. Une poésie boisée s’empare des environs, se faufile jusqu’à mon cœur, où elle entre en résonance. Je balbutie un silence… j’aimerais tellement que tu sois là, avec et sans moi. Aujourd’hui, après deux destins, mon monde entonne un nouveau refrain. Rappelé à l’écriture pour devenir rédacteur professionnel, je partirai un semestre au Canada début 2016. Il y a là comme un joyeux boomerang, un espoir renégat et infatigable…

En cet instant, je suis le géant ordinaire, survivant des éphémères.

La journée n’en finit plus de commencer. Au beau milieu du ciel, elle déboutonne ses lèvres, inonde et dénude ce monde… bleu pistole. Souvent je me dis que la poésie est tout ce qu’il nous reste au quotidien, tant elle recueillera toujours l’or du commun. Peut-être cela fait-il de moi un endimancheur à la petite semaine, qui sait… Tu me diras.

Alpagué par les pics, je délaisse les sols et décolle, côté falaises. Cette jeune montagne a probablement eu aussi vingt-trois ans. Dis-lui, toi, qu’elle n’a pas à avoir peur ! fraie, fraie, que le froid effleure ce soleil ! ça y est : la neige écume le relief, les crêts n’en finissent plus de siffler les tourmentes… et puis il y a les torrents, ces torrents qui déversent leurs pleurs sauvages, inlassablement.

Tout ça, j’aurais pu te le dire, te l’annoncer. En le déclamant, peut-être t’aurais-je tenue en liesse suffisamment longtemps pour que tu oublies pourquoi nous nous sommes éteints, la première fois… mais tout a déjà changé. A partir de quel instant s’arrête une rencontre, dis-moi ? qui est parti, déjà ? ah, voilà que le naguère m’égare par mégarde… foutue guerre ; et pourtant, nos cœurs résonnent.

Je te laisse, désormais… peut-être m’écouteras-tu au gré de nos vécus. Une chose est sûre : je te regarderai, encore et encore, dans le toujours de l’instant : car n’oublie pas, nous sommes le drapeau et le vent.

Teckhell