Archives mensuelles : février 2014

Narration synchronisée

« Les histoires n’arrivent qu’à ceux qui sont capables de les raconter. »

  • Paul Auster

Il s’agit d’une scène prenant acte dans une pièce. Les rideaux fredonnent à tue-tête un vieux jazz, que reprennent à leur tour les vêtements danseurs posés sur les chaises. D’ensommeillés et burinés coussins fanfaronnent depuis le canapé. Tout est coi, clos, chaud, froid.

Nous sommes en paix, empêtrés dans un calme mélancolique. Les personnages s’éteignent et s’éclairent, comme pris dans une guirlande éclectique. La question n’est pas ici de savoir contre quoi ils luttent, mais comment ils vivent.

« Et si je te dis… trois mots pour parler de ton changement d’orientation ?
– Aha, exercice intéressant ! eh bien, hmm…
 Salutaire. Logique, aussi, irrémédiablementEt (silence) Solitaire.
–  ça va mieux marchait aussi. »

Pelotonnée, une jeune fille dort et laisse sa vie quelques instants. Inconsciente, anonyme, le sommeil lourd, le sommeil d’un parcours, voilà ce qui se dit ; mais qui écoute encore, aujourd’hui ?… Peu importe le réveil et les directions usuelles ; ne peut-on pas, juste un court moment, se concentrer sur cette sourde douceur qui précède l’arrache et le retour ?

Le brun de ses cheveux rappelle une écorce profonde, douloureuse ; elle se perd en tourbillons au-dessus de l’assoupie, cascade sa nuque et borde ses yeux. Au détour d’un entracte, son corps tout entier resplendit, d’une beauté accalmie.

Il y a de la joliesse et de la finalité dans ces traits fatigués, comme griffonnés. En eux réside tout ce qui fait le sort d’une vie, ce qui reste et qui continue. Chaque lourde respiration est un songe, un récit palpitant. Un état dame.

Solitaire, le troisième terme.

Je ne la réveillerai pas. Ce n’est pas mon rôle ; à moi d’esquisser l’exquis d’elle ou de lui, d’en remémorer la mémoire et les essais. Tout est là, céans, prêt pour le conte : un conte de faits. D’aucuns diraient que je l’aime… mais, ne comprenez-vous pas ? Je la regarde, absolu et lumineux. Tout ceci apparaît et disparaît, sans jamais m’appartenir. Il n’y a que mes lettres, possédées.

Teckhell

Ruée vers l’hors

« Chaque début d’écriture est un retour à la case départ. Et la case départ, c’est un endroit où l’on se sent très seul. Un endroit où aucun de vos accomplissements passés ne compte. »

  • Quentin Tarantino

Nous y voilà. 

Comme un vinyle dont la pointe serait sortie de ses sillons, je raille mon chemin et m’éloigne : adieu “destin”, bonjour demain. Quelques coups de fil, deux-trois papiers… cela semble si peu, si facile et tout déjà semble s’effacer. Année fanée, année finie.

Il est temps de faire autre chose.

Choisir, c’est renoncer. Dans une pochette, quelques affaires, des souvenirs : pour le dernier jour, les enfants ont dessiné, gravé, déchiré le blanc du papier.

Adieu Monsieur Maître.

C’est dommage. Ça sonnait bien. Le bureau était joli, aussi. Tout y était à sa place, et l’espace d’un instant, tout ceci faisait sens. D’ailleurs, à un moment donné, entre les bancs et le tableau, croyez-le ou pas, je flamboyais.

Au sortir de l’école, l’enveloppe ne rentre pas dans mon sac ; blottie contre un cœur hésitant, elle est le dernier enfant, ma détresse d’école.

Je vais marcher.

Tout est si lourd. Le temps, le chagrin, mes chaussettes. Cela faisait quelques temps depuis le dernier contre-courant : Liberté, vieille maîtresse, où étais-tu donc passée ? ai-je fait de si mauvais choix ? dis-moi : quelle est la suite du programme ?

L’invitation au volage est presque palpable, les projets s’enchaînent et se cramponnent, accrochant la trame d’un futur déjà trop inconséquent. Canevas caniveau, nouvelle donne et vieilles fripes.

Cent mètres engloutis et déjà cent vies. Je crois qu’il est temps pour un cookie.

Les biscuits ont été cuisinés par les enfants – décidément, ils savent tout faire. Recette fabuleuse, biscuits passables. A chaque bouchée, mes yeux ajoutent un ingrédient secret, discret, pour un résultat sucré-salé.

Dans le ciel, le soleil a des airs de tâches. Les jours rallongent, la lumière reste un peu plus longtemps que d’habitude. J’ouvre un peu l’enveloppe, histoire de discerner quelques dessins, avant de relire une note trombonnée. Merci d’avoir été là. Formule d’usage, mots de circonstance. Sincères ? pourquoi pas. C’est fou le nombre de vérités que les gens écrivent sans s’en rendre compte. Merci d’avoir été là, c’est ça. Et dans un reflet, parmi les lointains cyprès, la tragédie plate, le fait d’hiver.

De la verdure, je longe un parc. La végétation est humide, presqu’enrhumée. L’ensemble fait se côtoyer pluie d’ors et vieille boue. Une vieille image me revient alors, une agréable construction, de celles qui se répètent encore et encore jusqu’à ce que vous la fassiez éclore. “Le jardinier, perdu dans ses pensées”. Aha, ça mérite bien un sourire triste.

Vous savez, même si je suis un fervent défenseur de l’inné, je ne crois pas au destin. Je me réjouis des vocations, la plus belle sécurité de l’emploi qui soit, mais cela reste de la poudre aux yeux. Ou au nez, tout dépend de ce que vous prenez. Je savais que je ne serai pas vraiment un psychologue, pas vraiment un professeur des écoles ; à défaut d’avoir eu la confession, je me serais contenté de la profession… et maintenant, quoi ? rédacteur professionnel, rédactologue pour les intimes… hmm, ça sonne presque médecine parallèle. Et pourtant, c’est peut-être ce qu’il me faut. Dans tout cet absurde, parmi tous ces touts (et sans oublier les riens), ce machin sonne bien.

(sourire)

Moi qui m’étais juré de ne jamais bosser dans l’écriture. Il faut croire que le destin déteint sur mon chemin.

Le jardinier, perdu dans ses pensées. Oui, c’est un peu ça. Beaucoup de choses vont changer dans ma vie, joyeuse déroute. Pas mal de sacrifices et de renoncements, tout ça dans le seul but de pouvoir à nouveau se regarder en face et murmurer “je sais ce que je vaux, je sais ce que je vis, je sais ce que je veux”. Fidèle à soi-même, effrontément et non sans superbe.

Et voilà : je parle, je parle, et il est déjà trop tard pour décrire le coucher de soleil. Et croyez-moi, les lumières blafardes de l’artère où je m’engouffre n’ont pas le même éclat. Les voitures laissent des traînées sanguines qui zigzaguent dans la nuit. Noir crevé et nuages boursouflés sous le ciel hôtelier. Je te salis ma rue pleine de crasse.

L’enveloppe est toute perlée, quelques miettes de cookies glissent encore à l’intérieur. J’atteins mon bâtiment, mon étage, ma porte, ma chambre. Ici aussi, un bureau… le seul et l’unique ? Si seulement. Rien n’arrête les sursauts de la vie.

J’avais surnommé ma classe les “petites sexions d’assaut”. On était une équipe, une belle équipe… C’est une chose de rendre l’uniforme, c’en est une autre de saluer les copains.

Chaque dessin est signé ; on croit deviner derrière les thèmes et les symboles ceux qui ont compris que ce serait le dernier papier pour Monsieur Maître. J’essaie de me remémorer les parcours de chacun en faisant glisser mon doigt le long de leur signature biscornue… des traits hésitants, de courageuses alliances de couleurs, et voilà leur vie qui se signifie une dernière fois. C’est grandiose, c’est absurde, c’est vécu et survécu… et puis la dernière feuille, et puis plus rien.

Le passé, dernier présent avant l’après,
Dans une ultime concordance des temps,
Sans cesse mouvants.

Merci.

Teckhell

Derechef

« Et le combat cessa, faute de combattants. »

  • Corneille

Plus jeune, je me posais souvent la question du crayon blanc. Droit et intact, il trônait au milieu des mines cassées et des pelures chromatiques, la crasse des autres finissant inlassablement par voiler l’ecclésiaste. C’était une des mélancolies dont l’enfance a le secret, où le juste et la tristesse se câlinent sans trop savoir d’où viennent les chagrins.

Toujours est-il que ce terme, cette expression du crayon blanc, est restée. Chaque personne construit dans l’ordinaire sa propre mythologie, ses symboles où s’encastrent -avec plus ou moins de coups- valeurs et principes. De là vous vous doutez bien de la place et du sens qu’a pris ce petit bâton de bois : une angoisse, une vague alarme. Sonnerie et cliquetis, des aiguilles et une vie.

Café noir et aspirine.
La lune fond ;
Encre de chine.

(sourire)

“Une vie” ; cela sonne presque impérieux. Un cap, une direction, un trajet, une destination. Comme si l’on convoyait un bien précieux vers un point, le point où tout serait mieux, voire bien.

Idée séduisante.

J’ai essayé, vraiment. Trouver une voie qui me parlerait, ça ne semblait pas si difficile ; il suffisait d’un peu de fantasme et d’inconscience. Les postures et le bluff feraient le reste.

J’ai passé la majeure partie de mes études à arpenter, non sans délice, les lignes de fuite d’un tableau laissé anonyme. Mais aujourd’hui, alors que le voyage semble bientôt se terminer, je m’aperçois soudain que j’écris un destin le crayon blanc à la main.

Ce n’est pas moi.

La voyez-vous, la bascule ? le choix, le renoncement, le gâchis et tout ce qui s’ensuit ?… c’en est écrasant. 

La rumeur s’ébruite et bruissent les vieilles abysses. Il paraît que la détresse se coiffe des palinodies, ne peux-tu donc pas continuer ? Mime la fatuité, admets vacuité ; comme tous tu pesteras à la nuitée.

Ce camouflet aurait probablement pu passer inaperçu. Il l’a été ; s’il n’émerge que maintenant, ce n’est que parce que les idées étaient noires et le crayon blanc.

Cette situation me renvoie en écho un épisode d’il y a six ans maintenant. Un ancien temps, où le temps était presque absent. Il a fallu que je me détourne d’une voie qui n’était pas la mienne, que nous nous enfuyions, elle et moi, ensemble. Sans l’un, sans l’autre, je crois que nous n’y serions jamais parvenus. Aujourd’hui, tandis que je reprends les armes, seul, j’espère qu’elle a enfin trouvé la paix.

Le présent représente – oui, oui, disons cela. Il s’affaire, fait disparaître les caractères.
Bel et doucereux étang.

Mon passé psychologue a repris rendez-vous ces dernières semaines. Les syndromes se succèdent, les diagnostics sans appel. Je m’épelle, me dissèque, la distance savante et le contrôle féroce. Moi qui pensais avoir enterré ces automatismes et ces jugements, je me retrouve à faire le lit de l’ordalie.

Qui pour finir les restes ?

Ce serait bien de terminer ça correctement. Avec les honneurs, un beau diplôme. La famille serait fière, les amis réjouis, moi quelque part. Tomber dans le panorama, une dernière fois… avant de repartir, heureux, derechef.

Ce n’est pas une honte mais… pas loin. Je me suis mis de côté, un peu, longtemps.

Je ne veux plus d’harangue, simplement retrouver un sens. On convoque souvent la figure du carrefour, de la croisée des chemins ; fuir une ligne pour en rejoindre une autre, c’est encore trop tragique.

Laissez-moi, oui laissez-moi… rejoindre le delta. 

Teckhell