Archives mensuelles : juin 2012

Passade à vide

« La colère est une haine ouverte et passagère ; la haine, une colère retenue et suivie. »

  • Charles Pinot Duclos

Ça fait un bail que je n’avais pas mis les pieds dans un cybercafé. Bon, j’aurais pu mieux choisir, la faune locale n’est pas si avenante.

Je n’aurais pas dû boire, il ne m’arrive jamais rien de bon. D’aucuns disent que ressortent le pire de nous à chaque gorgée. Liqueur a ses raisons que la raison ignore.

Je suis tellement en colère. Tout est libre, désespérément libre. Libre à moi d’élever des tempêtes, de balancer mon mal-être à qui veut l’entendre ! Mais cette écume, cette petite écume relâchée dans un océan malingre où l’on n’entend plus que le bruit des marées… Qui l’entendra ?

Oh, il n’est pas question des secours. Il n’en a jamais été question. Il n’y a pas de rôle pour eux, ici. La vedette, c’est le bateau qui coule, l’épave en devenir ! Vous ne trouverez jamais mieux qu’un acteur, un faussaire s’impliquant, se détruisant même dans sa propre démarche.

C’est une déchirure, une poilade désargentée. Une petite horreur comme il nous en passe tant sous le nez, chaque jour devant nos yeux défaits. L’âme s’ouvre, dévoile ses pétales ; un à un, ils se posent sur l’eau du lac, avant de se noyer.

Peut-être que la plus grande des douleurs ici est d’opposer un monde implacable à l’écriture, au langage, aux mots. Les odes, les poèmes, les romans… chacun à leur façon ils subliment, accompagnent les péripéties humaines, sans rien y changer. Et pourtant, fort de cette détresse, s’élèvent de grands monts, aux crêtes bouleversantes, comme si la vue était d’autant plus belle.

Suis-je parvenu à quelques fins ?  Je ne vois rien, je ne comprends plus. Ou plutôt, je maudis cette clarté, ce regard furieux et triste. J’invente des vérités, effondre des hommes, sans rien craindre. Je suis libre. Je peux être. Je renonce.

Oui, je renonce.

Teckhell

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« Le monde aurait pu être simple comme le ciel et la mer. »

  • André Malraux

Tout d’abord, il y a une grille. Et puis, une porte. Que cache-t-elle, qu’est-ce qu’elle protège ? Il suffit d’un passage, d’un seul passage, et c’est une vérité qui jaillit.

C’est un petit ogre. Pas si grand, pas si gros, avec une barbe pleine de miettes. Ça fait un bail qu’il a ce travail. Avant ça, pas mal de petits boulots : bouger des gravats, l’usine… et puis la vie, à mi-temps. Pas de carrière, pas de destin : il a toujours aimé les plans simples.

Il est resté un peu par défaut, veillant au grain et réparant des machins dans le lotissement. Et puis d’autres trucs. C’est un gardien, un Dieu sans pouvoir qui veille sur le monde qui l’entoure et le dépasse.

Quelquefois il reste dans son cagibi, assis, remplissant des paperasses. La porte entrouverte, quiconque franchit la grille le voit. Le regarder, c’est autre chose… Mais bon, c’est comme ça. Et puis, y en a quand même qui disent bonjour ; c’est sympa. C’est un immeuble un peu cossu, genre classes moyennes un peu aisées. Lui, il garde son bleu de travail. Toute sa vie, il a voulu faire simple ; c’est trop tard pour changer. C’est pas son truc de plaire, d’exister. Il est pas fait pour ça.

Quand on habite quelque part, on croise pas souvent ses voisins. Avec de la chance, on s’entend, on peut même devenir amis. Certains, pour se donner bonne conscience, vont à la fête des Voisins. Le petit ogre, lui, n’a pas besoin de ça : il les voit tous passer, sortir de leurs terriers. Il les passe en revue, les regarde vaguement. Des jeunes, des vieux, des entre-deux, de toutes les couleurs. Il y en a qui sont seuls comme lui, des jeunes familles, des bandes de potes… C’est ce qu’il a de plus proche d’une famille, et c’est tout ce qu’il aura.

De temps à autre, des habitants viennent lui parler de tout et de rien. Des banalités, des conneries ; il aime bien. Ça lui fait passer le temps, avant la fin de la journée.

Quand il revient chez lui, il n’y a personne qui l’attend ; alors il a pris un chien. C’est simple et ça le rend heureux. D’un coup, tout est moins difficile, tout devient sourd. Il fume, histoire de passer le temps. Il boit, pour ne pas parler.

C’est pas qu’il attend la fin, non. Il est pas si vieux que ça, mais le monde, oh le monde… A un moment donné, il a foutu le camp, sans le petit ogre. Le gardien a pas voulu le rattraper, il n’en valait plus la peine.

Ça tombe bien puisqu’aujourd’hui, c’est son dernier jour. Tout a une fin. Il ne sait pas vraiment ce qu’il va faire maintenant. Est-ce que ça change vraiment quelque chose ?

Il aurait plus de temps pour lui, avec lui. C’est pas qu’il en ait vraiment envie, mais il faudra faire avec. Et puis… et puis, sur le chemin, ça lui est arrivé de voir des choses, de sentir des trucs un peu tristes et un peu beaux. C’était bizarre, mais c’était pas mal. Ça arrivera peut-être plus souvent, du coup.

Le petit ogre ferme sa porte puis referme la grille. Devant lui, l’océan.

(sourire)

 Il débute dans la vie.

Teckhell

Dépôts et retraits

« Les vieux ne parlent plus ou alors seulement parfois du bout des yeux. »

  • Jacques Brel

Reprends-toi.

C’est officiel, j’ai ma licence en psychologie. Comme ça, du premier coup, un peu distraitement. 3 années à éviter les rattrapages, à toujours m’en sortir. Pourtant, cette année, le cœur n’y était plus. Mais me voilà, sorti de là, BAC+3.

L’année prochaine, l’IUFM donc. Je ne regrette pas d’être parti en maternelle pour mon stage… c’était un beau moment. Et puis, j’avais déjà par le passé suivi une psychologue, en seconde.

Je ne sais pas vraiment quoi penser des gens qui ont une vocation, plus encore s’ils l’ont depuis leur enfance. Se trimballer une petite foi professionnelle… par paresse ? par rêve ? Ce n’est ni bien, ni mal : c’est pratique. Quand j’étais tout petit, je souhaitais être taxi, puis conducteur de poids lourds, puis paléontologue/archéologue, puis avocat, puis psychologue, puis professeur des écoles. Je dois probablement oublier une ou deux perles dans le lot, que mes parents doivent eux se rappeler non sans sourire.

Psychologue, ça a duré un bout de temps. Je ne saurais pas vraiment expliquer pourquoi ; les autres me disaient que j’avais un truc. Et puis je voyais bien que je leur donnais un coup de patte de temps en temps, à y voir plus clair. Ce n’est pas un sentiment que j’ai souvent partagé, alors bon ; je leur ai fait confiance, il semblait savoir ce qu’il y avait de mieux pour moi.

Petit à petit, le détachement, déjà.

Au moment de la seconde, donc, “Rémi le psychologue” et stage de fin d’année. Par piston, je me suis retrouvé en EHPAD à suivre une clinicienne. Pas vraiment d’objectifs de stage, quelques questions à compléter, l’occasion de faire joujou avec un métier pour quelques jours.

Elle s’appelait Olivia. Une jeunette, chic fille ; de jolies formes qui détournaient parfois l’attention. Elle officiait sur plusieurs maisons de retraite, et je suivais. Ça a duré peu de temps. Je débordais de vanité, voulant acquérir le plus rapidement possible des techniques, des astuces pour percer et sonder l’âme humaine. J’étais con et passionné.

Passés les contacts avec la psychologue, les briefings, la pratique pouvait commencer. Première personne, un vieil homme. Il suit la clinicienne dans une salle amène, le dos vouté. Je le talonne docilement. Au seuil de la porte, Olivia d’un geste arrête mon pas. Le patient se retourne, plonge doucement son regard dans le mien et me dévaste. La porte se ferme. Je ne la franchirai jamais. Silence.

L’entrée en matière n’aurait pu être plus éloquente. Une fêlure de plus, pour la route. Chaque chose revient doucement à sa place, dans une harmonie hétéroclite.

Quand j’ai pu, j’ai regardé, observé, assisté. Je parlais peu, choisissant mes mots avec une soigneuse maladresse. C’était un cadre hors du temps, où j’essayais en vain de trouver une chaise. J’accompagnais Olivia, à travers les portes et les couloirs blancs. Au détour d’une chambre, nous rencontrions une petite âme, qui sans bruit commençait à s’oublier. Plus loin, c’est une réunion du personnel qui s’envenime : pas de budget, pas d’effectifs, juste la tristesse. Certains sont tristes pour leur paie, pour leurs horaires ; d’autres encore pensent constamment aux personnes âgées. Ça bouffe, ça use, ça aigrit.

Des fois, quand le cœur n’y est plus, on ne voit plus que de vieux bâtiments remplis de gens bousillés. Peut-être parce qu’ici plus encore qu’ailleurs, la bonté, l’altruisme aurait une place. L’espoir renaît çà et là, par intermittences, au gré des coursives. D’aucuns espèrent y trouver une rédemption ; ils ont tous marché un peu avant d’arriver là. Il y en a qui prennent le temps de parler ; d’eux, de leur foi, des autres. Pas vraiment de regrets dans leurs paroles, quelques cicatrices dans les mots. Ceux que j’ai rencontrés étaient de bonnes personnes ; ils étaient braves, ils voulaient vivre et ranimer… Ils étaient désespérément humains.

Et puis il y a ceux qui vivent dans ces maisons de retraites. Pendant qu’Olivia avait ses consultations, j’ai passé du temps avec eux. Il y a ceux qui bougent et ceux qui ne bougent plus, ceux qui parlent et ceux qui ne parlent plus… On côtoie des vieux monuments et des ruines au cours du réveil, du petit déjeuner, des jeux de société… De temps à autre, quelques répliques fantasques, sagesses tremblantes d’une absurdité crépusculaire. Mais, dans la plupart des regards, l’habituation ; comme une défaite légère, une douleur passagère, dans la permanence des jours.

Le quotidien ravage les émotions.

J’ai passé ma dernière après-midi dans une salle remplie de personnes atteintes des maladies d’Alzheimer et de Parkinson. La clinicienne voulait me faire comprendre quelque chose. Elle n’a jamais dit quoi.

Chaque soir en rentrant, il me fallait du temps. Quelquefois on aime à mettre en valeur la folie, le désespoir de sa vie pour mieux s’en emparer, la contrôler. La souffrance, la douleur apparaissent alors comme des contours tristes, dessinant un soleil noir. Mais ces destins, ces destins qui se sont laissés approcher me rappellent à chaque souvenir à quel point nos vies sont cotonneuses… l’humanité est une chose si délicate.

Monsieur L. a effectué un stage en maison de retraite, se confrontant ainsi à la vieillesse, à la mort aussi, à la souffrance quotidienne de résidents en perte d’autonomie autant physique que psychique. C’est avec un grand professionnalisme qu’il a fait face à des situations difficiles. Je tiens à souligner également l’intuition clinique remarquable dont il a fait part tout au long de cette semaine, un élément fondamental dans le métier de psychologue.

  • Olivia C., le 16/06/2007

Teckhell

Chaotique neutre

« Une chute sans fin dans une nuit sans fond, voilà l’enfer. »

  • Dante

Le ciel a le front plissé, comme un dais aux étoffes trop lourdes. Quelques fenêtres se ferment tandis que le sol se met à crépiter. Çà et là, des cascades naissent et meurent au rythme des ondées. Dans la précipitation, nos cœurs s’emballent. Les vies se font perles, et basculent le temps d’un orage.

De temps en temps, le vent s’invite, histoire de faire la bise à ce monde humide. Il s’immisce, caresse chaque chose et jamais ne s’attache. Et pourtant, l’air de rien, chaque brise qui passe sifflote une rêverie nouvelle. A mon oreille, un souffle chuchote. Veux-tu rêver ? Je ne sais pas, je suis si fatigué. Au loin je les vois, tous ces fantasmes qui virevoltent, comme autant de feuilles mortes. Un alizé murmure des noms, des futurs possibles. Des futurs à deux. Ouvre donc la boîte… Pandore.

Le vent est tombé. Je referme doucement la boîte vide. Le sentiment s’évade, dévale et piétine cette vie qui tambourine. Il ébranle tout mon être, à la recherche d’un écho, perpétrant des vieux bonheurs et d’antiques visions. C’est un bel amour qui s’est échappé : il n’aspire qu’à grandir et rougeoyer. Et la fille qui y est rattachée est toujours aussi belle. Déchire cette feuille morte.

Malgré le temps qui passe, le bris est toujours aussi douloureux. Mais c’est ainsi, rien ne doit sortir. Fouler les sentiments, les affronter perpétuellement, leur infliger ce qu’ils m’ont infligé. Et pourtant, tant de fuites en avant. Les boîtes sont si légères… On ne sait jamais vraiment si elles sont pleines ou vides.

Retour à l’anormal. L’imaginaire met le genou à terre et la réalité reprend ses quartiers. La mort dans l’âme, les métaphores passées essaient de survivre.

Au loin, le vent sifflote un air. Le soleil revient. Des tris, toujours faire le tri. Le contrôle, toujours.

Les rêves s’étranglent un à un. Ils s’évaporent, et je les regarde partir, impuissant. Tout fout le camp.

L’époque n’est pas au bonheur. Mes rêveries, mes douces rêveries m’abandonnent. La colère domine, m’étreint. Je suis prêt. J’attends un combat qui jamais ne viendra. Je n’ai plus peur. Je contemple les ruines d’un sourire carnassier, tandis que doucement ma maladie dégénère.

Teckhell