Archives mensuelles : février 2012

Voies d’eau

« Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges
Jeter l’ancre un seul jour ? »

  • Alphonse de Lamartine

Les chants fleuriront à nouveau, tu verras…

Du bruit, continuellement, dans un monde si fébrile. Quand le soleil se voile, il y a souvent bien peu à retenir. Le sourire d’une inconnue, la forme d’un nuage, quelques mots. Jour après jour, braver les marées avec de frêles esquives, et puis rentrer au port.

Calme, le soir, je regarde les bateaux. Il y en a de toutes les couleurs, de toutes les tailles. Leurs ancres reposent au fond de l’eau, et dans leurs sillons on devine quelques poésies. Et même si le sable est affable, rien ne dure, et encore moins les fables…

C’est une réalité sans phare. Nos coques s’égarent, s’entrechoquent ; on finit par perdre pied. L’océan semble parfois lui-même en perdition… Mais on n’a d’autre choix que de prendre la mer, encore et encore.

La mer, cette prairie qui avait trop bu.

Pourtant, les gens chantent. Ils chantent de tout leur cœur. Bien des merveilles s’évanouiront, au fil des gréements ; seule leur vie survivra. C’est tout un équipage qui se tient sur le pont, et qui déclame sa joie, sa peine, son monde aux quatre ondes.

À trop prendre le large, nos voix finissent en murmures… Peu importe. Tant que l’on n’oublie pas les paroles.

Une île, c’est tout ce que l’on demande. Un port d’attache, rien qu’à nous, et peut-être quelqu’un d’autre. Une terre que l’on foulera, où les pousses prendront, pour de bon.

Teckhell

Après-minuit

« Sauf erreur, je ne me trompe jamais. »

  • Alexandre Vialatte

Les dimanches sont des jours sans perspective. Pourtant, il faut bien les vivre. Sauf que cette fois, il y a un choix. Me voilà donc dans mon salon, avec mon chien et un chat de Schrödinger, dans un salon qui peine à décuver.

On se plait à croire avoir le choix alors que l’on a déjà décidé. L’espoir l’exige. Il ne reste alors plus qu’à lancer la balle, dans un dernier déni, histoire de.

À notre grand dam, les réflexions ne s’agencent jamais comme les musiques. Silence sans superbe, où croulent les certitudes et s’inventent les futurs… Refrains maladifs, couplets isolés et une pochette surprise.

Misérable importance, seule réponse à un chaos sans audace, cendré.

Une bouteille de champagne trône à l’abandon sur la table ; verre de rage, vide. Sans colère, sans tristesse… Sans rancune. Putain.

Bien des fois, j’aurais voulu convier mes amies au bal. Mais l’amourette semble se danser désespérément seul(e). Tout envoyer valser, sans rien faire, en espérant un twist final…

La nature a horreur du vide. On finit toujours par panser autre chose.

Âme et rêveries se chevauchent. Tout n’est pas clair, tout n’est pas sous contrôle. Mais ai-je vraiment choisi ? Ai-je vraiment renoncé, pour elle, à elle ? Mêlant folie à une jeune tristesse, je repense à ces caresses.

Les moments les plus vrais arrivent presque toujours par hasard. Inespérés au point d’en devenir accidentels, ils n’ont d’autre gloire que celle de continuer à exister. Sans ces petites grandeurs, nous ne serions pas de taille.

La soirée se clôt. Les lumières une à une s’éteignent, tandis que les invités se couchent un peu partout dans l’appartement. Quelques rires fatigués, tandis que chacun trouve sa place. Je regagne ma couche, usé d’avoir raccompagné quelques convives. Un dos me fait face : aigre douleur.

C’est un grand lit, bien trop étendu pour une vie seule. Cela faisait bien longtemps que quelqu’un ne s’était pas allongé pour rêver à mes côtés.

C’en est trop, mon cœur se serre, empli de sensations luxuriantes. Mais voilà que des amis viennent se réfugier avec nous. Soudain, il faut se rapprocher ; soudain, nos corps se touchent. Nos rondeurs se lovent.

À chaque geste, chaque mouvement, je devine ses formes. Ce n’est pas un simple désir, non… une découverte sensuelle ; une symphonie épidermique, qui étreint mon âme. Je me surprends alors à passer mon bras autour d’elle, puis caresser avec affection sa peau, dans un silence dépourvu de maux. L’instant rappelle alors un phénomène perdu, hors de tout contrôle, de tout temps. On côtoie les apothéoses.

Et puis les pensées reviennent, fugaces, vertigineuses. On imagine les jours qui passent, un amour qui naît, un bonheur qui se construit. Compositeur d’une histoire sans fausse note, que chacun de nous mériterait.

Mais le dos ne se retourne pas. Et on comprend doucement, que ce que l’on croyait être un accord n’était qu’une passivité doucereuse. On redouble de baisers, refusant la détresse, retrouvant les peines éperdues. Le corps et l’esprit esquintés, on se décide après de bien trop longues minutes à quitter le lit. Juste le temps de jeter un dernier coup d’œil, dans l’obscurité, à cette silhouette insaisissable.

Pas un bruit dans la chaumière, on s’efforce de retrouver assurance et flegme. Faire un bon mot, à tout prix. Se dire que c’est un mal pour un bien. Sourire férocement dans la nuit, se réjouir d’avoir regagné une liberté à laquelle on n’a même pas eu l’occasion de renoncer. Et puis dormir, quitter ce monde pour s’en remettre à l’aube.

L’angoisse hallucinée est simple, lancinante. Elle surprend, ébranle, dépossède. Il faut alors puiser dans ses dernières forces pour que le corps tienne le coup. On comprend mieux l’affection gauche, les douceurs réjouies, l’espoir fou… On sait pourquoi l’on aurait voulu prendre sa main, et ne jamais la lâcher.

Je me sens si seul.

Le matin se réveille, et l’on se lève avec lui. La raison lumineuse et engourdie nous ramène, abîmé, au quotidien. Le rangement est distrait, on vide les verres encore ivres dans l’évier, où l’alcool coloré s’enfuit dans un dernier tourbillon.

Les mécanismes de défense reviennent peu à peu, dans l’attente de l’inévitable rencontre. Il me faudra toute mon ironie pour tenir. Et la voilà qui paraît… D’abord silencieuse, je n’attends qu’une seule de ses paroles pour essayer de rebondir ; j’appréhende. Elle est belle, et je dois décider du chemin. Ah, voilà, une remarque banale, un petit sourire en coin, à mon tour. Elle rit, à nouveau. Je la retrouve, je nous retrouve, dans toutes nos joies et nos limites.

La glace est brisée, ainsi qu’un rêve.

Soirée absurde, au sens interdit. Ai-je vraiment choisi ? Était-ce vrai ? Je crois que je n’ai pas envie de savoir. Ma colère s’essouffle, rentre dans le rang. Je saisis la bouteille de champagne, et la remets au frigo, en attendant des jours meilleurs que ces nuits.

Froid et paisible, je considère les démons, ceux qui jour après jour me bouffent un peu plus, et finiront par m’avoir si je ne change pas. Je les moque, tourne en dérision leurs tourments, prêt à un dernier combat. 

Sans rancune. C’est une belle défaite.
Il ne reste plus qu’à relancer la balle.

Teckhell

L’art et la manière

« L’écriture est la peinture de la voix. »

  • Voltaire

Mon père a toujours été une grande source d’inspiration. Il a toujours affiché une douceur distante, et chacun de ses gestes tout en retenue semble avoir bouleversé ma vie.

Je me souviens du premier poème que j’ai lu. 7-8 ans, aviateur éperdu dans les couloirs du monde, j’arrête un temps ma malice. Le Padre, une feuille sur la table, se concentre. Ce ne sont pas ses impôts, non, c’est autre chose… Il semble de bonne humeur, presque heureux. Il ne s’agit pas ici du sourire triste qu’il semble avoir traîné si longtemps dans sa vie, mais plutôt d’une vieille paix qui plane entre les peines.

Tout réjoui, je me glisse à ses côtés, et me fait tout petit. L’écriture crayonnée est calme, courbes et boucles virevoltent comme un joli vent. Les mots sont savamment choisis, presque exotiques. Face à mes yeux, il réalise.

Quelques semaines plus tard, en classe. Je griffonne un mot et le transmets, avec appréhension. Ma bravoure timide fait alors face à mon amoureuse du primaire. Elle l’ouvre délicatement : “Tu veux que je t’écrive des poèmes chaque lundi ? Si oui, lève ton stylo vert, si non, lève ton stylo rouge”. J’avoue que j’aurais été bien embêté si elle m’avait présenté un stylo 4 couleurs. Elle relève ses jolis yeux, et sans quitter un seul instant son sourire mutin, acquiesce. S’est ensuivie toute une série de poèmes, ponctuels et amoureux, pendant très longtemps. Mon entrée dans l’écriture, loin de tout désespoir et de maugréante colère, se fit par l’affection.

À l’âge de 11-12 ans, influencé par les médias. J’ai commencé à considérer la rédaction sous un angle plus personnel. La marche à suivre semblait d’avoir un journal intime. Soit, je saisis un cahier oublié et sans histoires, m’applique à inscrire le titre et l’avertissement mécontent à quiconque le subtiliserait. La page, petit champ où la blancheur paît tranquillement. Les mots semblent dormir sous chaque ligne, attendant une simple pression sur le papier pour éclore…

L’abandon fut rapide, il n’y avait pas encore beaucoup à dire sur ma vie. Tout au plus des colères récentes sur des injustices fraternelles… “Quand on a rien à dire, on se tait” semblait me souffler mon père. L’exercice m’apparût les années passant comme profondément vain ; je ne voyais pas l’intérêt de relater la météo connue d’une humeur banale. Si écriture il y avait, elle devait forcément s’accompagner d’une transmission.

Avançons encore un peu de quelques années. Me voilà soudain moins jeune, plus ambitieux, moins innocent. Le divorce est passé par là, balayant tant de rêves et ouvrant le chemin à une ambition noire. Soudain, il y avait de quoi rapporter, il y avait de quoi vivre.

Je ne me suis jamais porté beaucoup de qualités. Seules deux furent récurrentes tout au long de ma vie : l’art des mots et l’humour (qui se rejoignent). Il est amusant de constater que mon premier blog conjugua admirablement ces deux thématiques, jusqu’à ce que je m’abandonne finalement à une fureur triste sur un second site.

Ce n’était jamais qu’un désespoir à l’abandon, tournant à vide, sans aucune prétention que de magnifier les ruines d’un monde familial. Mais il était difficile de s’arrêter : dans le même temps, je me rendais bien compte que je faisais mes armes. Grisé par mes lecteurs, je trouvais enfin quelque chose où j’étais bon et accédais à une modeste reconnaissance. J’ai bâti des mondes de souffrance, de rancœur, tout simplement parce que pour la première fois, je pouvais créer.

Mais ces phénomènes violents ne peuvent qu’avoir une issue brutale. Lorsque ma mère découvrit l’ouvrage, il ne me restait plus qu’à exploser en vol. L’occasion pour moi de confronter les écrits à la réalité, et d’entrechoquer les mondes.

Je continuais à écrire malgré tout, durant mon année de seconde. Des textes plus variés, où une jeune amertume commençait doucement à poindre. Une jeune fille en tomba amoureux, et nous finîmes un instant ensemble. Le temps de me rendre compte avec douleur que ce que l’on écrit n’est jamais vraiment ce que l’on est.

L’importance du pseudonyme. C’est un nom d’emprunt, où notre vie ne suffit plus. On n’a jamais que ses propres limites.

L’inspiration s’évanouit en même temps que commença ma première -et à ce jour, la seule- relation sérieuse. Je la tins directement pour responsable, lui avouant à demi-mot, soudain dépouillé de ce que je considérais alors comme ma seule valeur. Nous tentâmes alors une écriture côte à côte (les articles de mes archives), sans succès : il me fallait des lecteurs.

Certains lecteurs ici me suivent depuis mes débuts. La plupart me supportent, dans tous les sens du terme. C’est une relation étrange, souvent silencieuse. Au fond, je crois que je suis juste heureux qu’ils passent un moment ici, avant de repartir.

Je suis quelqu’un de posé, serein. Il n’y a que peu de doutes, seulement des options et des conséquences. Si j’écris, ce n’est pas pour réfléchir, mais pour rendre hommage à la poésie alentours. Rien de plus, rien de moins. Je ne le fais pas par besoin, mais par goût.

Souvent, les regrets me prennent lorsque l’on me complimente/me tacle sur ces écrits. J’aimerais tellement que la personne qui me dise ça me confie quelques-uns des siens… Mais souvent, ils ne peuvent pas ou ne veulent pas. J’ai toujours eu la croyance naïve que puisque les mots appartiennent à chacun, chacun pourrait s’exprimer et s’épanouir à travers eux. Constat injuste, puisque l’universalité s’exprime tout autant dans les autres arts. Dans sa solitude, le monde est bien timide.

Face à certaines confessions, je reste songeur. Bien des révélations sont crues ; les mots semblent décharnés, comme égarés. Toute leur saveur, leur nature, est passée sous silence. Mais, dans cet outrage, survient la voix. Et à travers cette expression, c’est tout un texte qui s’envole ; éphémère, virevoltant pour un temps dans la mémoire. Des drames portés au loin, dans un dernier abandon, un dernier son.

Quelquefois je me dis que je m’acharne à bâtir une fontaine sans eau. J’aurais beau cultiver les mots, les retourner dans des doubles sens, ils n’auront pas cette sonorité. Ce ne seront jamais que des contes de faits.

(sourire)

Qu’est la magnificence, si l’on fait l’économie de la résonance ? Je suppose qu’il y a un temps pour écrire, et un temps pour dire les choses. Comme un libellé libellule, accompagner sa vie d’une petite bulle.

Teckhell

À ciel ouvert

« Le baiser frappe comme la foudre, l’amour passe comme un orage, puis la vie, de nouveau, se calme comme le ciel, et recommence ainsi qu’avant. Se souvient-on d’un nuage ? »

  • Guy de Maupassant

Les promenades demeurent des phénomènes mystérieux. Partir, revenir, et seul le voyage demeure.

J’avais perdu le goût des chemins. Et puis, j’ai eu 20 ans.

“Alors, qu’est-ce que ça fait d’avoir 20 ans ?”

Rien. J’avoue que voir ma petite sœur grandir jour après jour est un spectacle beaucoup plus poignant. Il y a des tas de petits détails, de petits événements qui jour après jour, vous rappelle les années qui sont derrière vous.

Pour la vingtaine, j’ai voulu un chien ; un compagnon, pour la route. Bien que ce ne fût pas le but, élever ce Scottish m’a montré à quel point je n’étais pas préparé à vivre. C’est une petite vie dont vous devez prendre soin, jour après jour. Une bien étrange relation, à la croisée de l’humanité et de l’instinct, se forge quelquefois…

Ce qui nous amène aux promenades régulières que je fais en sa compagnie, pantouflard que je suis.

Mes horaires m’amènent souvent à me lever tôt (6h du matin). De là, je rencontre régulièrement les dernières créatures de la nuit, avec qui je papote régulièrement. Prostitués, clochards, ivrognes… Moi qui ai d’habitude tant de mépris pour les autres, je ne peux m’empêcher de les considérer avec douceur. Après tout, nous ne sommes jamais que deux tristesses avant l’aube.

Parfois, le dimanche, je gagne la campagne avec ma mère. J’avais l’habitude de le faire, avant, mais les cieux se sont assombris un temps.

Je me suis souvent demandé pourquoi la plupart des gens, dans les balades, se disent “bonjour“. Un bref salut, et chacun continue son itinéraire. Peut-être est-ce parce que, pour une fois, on parcourt le même chemin. Après tout, n’est-ce pas cela, une vie ? On en prend un, qui a l’air pas mal, et puis des fois on s’y perd. On tente des raccourcis, des rocades ; mais au fond de nous, on espère toujours retrouver la petite piste terreuse du début.

On retrouve au gré des sentiers des métaphores sur sa vie, ses problèmes… “Une fille sur le chemin, fleur qu’on croit cueillir, fanée en devenir…“. On n’écrit jamais vraiment, il ne s’agit que de retranscrire les beautés que l’on croise.

Au milieu de toutes ces considérations, les chiens courent, vont et viennent. Eux ne regarderont jamais la plaine.

Il y a souvent un belvédère dans les promenades. Là-bas, entre terre et ciel, on oublierait presque un instant notre nature. Le monde appartiendra toujours aux paysages, et les vues calmes resplendiront à l’horizon.

Tandis que l’on redescend, on sourit de ces peines perdues, dont seuls les nuages ont eu vent.

Teckhell

Les points de suspension

« L’alcool nous fait ressembler à ce que l’on devient. »

  • Serge Joncour

“Vous buvez, monsieur ?
– Non, je suis clean. Je ne bois pas, ne me drogue pas, ne fume pas. Un vrai capitaine de soirée !
– Mais vous n’avez pas de voiture ?
– Non.
– …
– …”

Chaque fois que je sors de l’hôpital, ce sont les mêmes gestes. Un regard alentours, pour vérifier que le monde ne s’est pas effondré. Puis un regard vers le ciel, avec un petit rire. Je suis toujours là.

Ça fait bien longtemps que je me suis fait à l’idée que rien ne me guérira. 4 ans de traitements divers, de tests sur ma personne n’ont rien changé. Tous les mois, je m’effondre ; ma promotion toute entière (coucou) a fini par me connaître suite à mes frasques dans les amphithéâtres de la faculté.

Comme un chien fou, je poursuis une fuite en avant. Les repères sont des choses que je ne me permets plus. Pour cette partie, je joue le temps. C’est moins un désespoir qu’une témérité canaille : une dernière colère, avant de reprendre la route.

Pendant 4 ans, je n’ai plus bu. J’avais à cœur de mettre à profit cette retenue, pour observer mes semblables. Je dois avouer que j’ai régulièrement éprouvé de la condescendance, voire carrément du mépris pour mes consorts ; libres, insolents. Mais la perte de contrôle a ses revers : on finit toujours par se trahir. Et ce ne sont pas là des confessions, non… juste quelques débris de ce qu’on est.

Souvent, lorsque la fête battait son plein, je me mettais à ranger, collectant les tessons, générant l’ordre autour de moi. Marcher droit lorsque les autres titubent est un plaisir qui jamais ne se dément.

Mais les rancœurs cachent souvent des impuissances. Cette amertume a accompagné le deuil d’une certaine insouciance. Aujourd’hui, je regrette mon comportement et mes considérations passées, aussi pertinentes qu’elles soient.

Récemment, je me suis remis à boire durant les fêtes. Dans mes mauvais jours, je vous dirais que c’est parce que c’est un comportement social, paresseux, nécessaire. Lorsque je suis de bon poil, je vous confierais qu’être grisé avec ses amis vaut toutes les couleurs du monde. Heureusement, j’ai l’alcool joyeux.

La littérature et l’alcool ont toujours eu des rapports privilégiés. Et bien que je connaisse d’autres moyens d’entrevoir la vérité, et de toucher l’inspiration, je dois admettre qu’avoir un coup dans le nez permet d’accéder à quelques beautés.

Toute la majesté de cette création tient évidemment dans le fait qu’elle est éphémère, et que l’on ne se souviendra de rien au petit matin. Combien de fois ai-je refait le monde, parfait mille sagesses ? C’est une vie qui ne peut nous suivre…

Il arrive que le lendemain, je trouve griffonné sur quelque papier des paroles revenues de l’abîme. Chaque mot revient alors à l’esprit, comme une évidence ; conscient et inconscient levant leurs verres, ensemble.

Toutefois, dans l’ébriété, il est une intimité plus bouleversante encore. Je ne sais pas à quel domaine on peut ramener ça. Si cela relève de l’amour, de l’amitié, de l’humanité… Qu’en sais-je ? Tout ce qu’il faut, c’est un peu de calme et les bonnes personnes. J’aime particulièrement les balcons, antichambres du monde.

Il suffit d’un peu de pluie pour qu’il neige. La bascule est facile, presque aérienne. Deux brumes imprévisibles qui se croisent, dans un ciel en perdition, révélant alors l’architecture sublime de nos rapports.

Tous ces flocons, ces mots et belles paroles volettent un moment avant de se poser en contrebas, et fondre, avant l’obscurité.

Le lendemain, quand le jour fait volte-face, je me réveille souvent tôt. L’occasion d’observer quelques sommeils… Quand on dort, c’est difficile de mentir. Toutes ces vies assoupies, comme autant de pépites dans le lit de la rivière…

C’est une galerie de drames, de fêtes, de vies indomptables, qui se succèdent. Mais de nos rêves le lendemain, nul ne sait ce qu’il advient.

Teckhell

Récolte

« Si la vie n’est qu’un passage, sur ce passage au moins semons des fleurs. »

  • Montaigne

Nuit noire, nuit sourde, où il nous faut être le jour.

C’est un petit cours d’eau où les lignes défilent, doucement. L’émotion s’écoule entre les pierres, emportée par le courant. Il s’agit d’une source nouvelle, qui a jailli depuis peu, et qui serpente à présent une terre brûlée. De bougons bourgeons s’éveillent dans son sillage tandis que la verdure, grisée, vient taquiner le sol rouge.

Il est de ces floraisons dont on ne veut pas faire partie.

Oh, ce n’est pas nécessairement un plant foireux, non. Mais certaines pousses sont plus douloureuses que d’autres.

J’ai cultivé, fut un temps, dans mon champ des possibles. J’y avais une belle fleur, une tulipe blanche ; elle ne s’y plaisait pas. Qu’à cela ne tienne, j’ai persisté ! Terreau des temps modernes, je l’arrosais, attentif à ses désirs, créant chaque jour de nouveaux stratagèmes… Mais rien ne marchait. Cette fleur me donnait des boutons.

Pourtant je l’aimais. Cette fleur qui chantait autrefois finit par se terrer, n’ouvrant sa beauté qu’en de rares occasions. Jour après jour, des feuilles aigries se détachaient et nul ne pouvait imaginer le chagrin de ce petit bouquet.

Finalement, elle finit par me semer après quelques saisons. Lentement, mes petites couleurs périrent. Il ne resta bientôt plus qu’une mosaïque à jamais fanée…

J’aurais aimé que la verdure alentours perdure pour toujours.

Aujourd’hui, ma terre est sèche et le long de cette rivière poussent des tulipes blanches. Ensemble, elles forment une délicate constellation, détail d’une toile inachevée…

Tandis que je déserte mon continent, des pétales s’abandonnent au vent.

Un chapitre éclot, enfin.

Teckhell