La dame qui attend

Je vois souvent une femme le matin, tandis que je descends de mon immeuble pour sortir les chiens. Elle se situe toujours au même endroit, bien qu’en perpétuel mouvement, et m’adresse souvent un regard, avant de replonger dans sa surprenante attente : personne ne vient jamais.

Il serait aisé de la traiter de folle et de simplement passer son chemin. Or, mes petites habitudes me confrontent à elle, chaque jour, alimentant mon intérêt et ma tendresse pour ce pauvre personnage.

Pourtant, alors que j’écris ces lignes, je serais bien incapable d’estimer si ses frusques changent d’un jour à l’autre. Quelque chose hante le visage de cette femme, affectant également ma perception.

Recluse dans sa parcelle imaginaire, on dirait qu’elle attend un événement dont l’importance est si vague qu’elle submerge ses yeux clairs.

La douleur et l’inquiétude de son humanité solitaire ne faiblissent jamais, le temps de ma petite boucle quotidienne. Je pense alors à nos souffrances, nos impasses, et tout ce qui nous lie, quand bien même je sais que je ne lui parlerai ni ne l’aiderai jamais.

Cette femme, qui n’arrive ni ne repart, voyage sans doute bien plus loin que nous. 

Airelle

Les sols épuisés

Il arrive de croiser un chagrin,
Assumé ou découvert,
Pareil à un mauvais grain,
Germant en plein hiver.

Ses sillons profonds
Accentuent la blessure
Et l’âme se morfond
Folle d’usure.

La question se pose alors
Du devenir des aurores.

Est-ce l’affaire d’une récolte
Un semis que l’on regrette ?
Ou bien la fin désinvolte
D’une vie sans faîte ?

Travailler la terre
Reste le meilleur remède
Tandis que la lune éclaire
Un appel à l’aide.

Airelle

Vivre et laisser mourir

Ce matin, je me suis fait la réflexion suivante : le fait, me concernant, de refuser chaque été de mettre de la crème solaire pourrait provenir d’un certain masochisme : brûler le corps, pour mieux observer ce dernier se régénérer à force pelures. Si, de prime abord, ce manège peut sembler ridicule, il n’en demeure pas moins symptomatique de la manière dont j’ai abordé ou plutôt affronté la vie ces quinze dernières années.

L’image du survivant est séduisante, presque romantique ; pour autant, je sais que je vivote plus que je ne survis. Je me souviens très bien du jour où j’ai appris l’existence et le sens de ce verbe : je vivais alors mes années collégiennes, et chaque mot était une nouvelle pépite à fourrer dans ma besace trouée – la faute à une mémoire indisciplinée. Ce n’est que plus tard que j’ai découvert un des adverbes qui lui étaient généralement associés : “petitement” – un de mes termes favoris lui aussi.

Vivoter donc, c’est “vivre petitement, avec peine, faute de santé, de moyens”. À plusieurs reprises dans mon parcours, j’ai constaté que la philosophie et les choix de vie que je m’imposais donnaient cette impression. Encore aujourd’hui, j’ignore exactement les raisons qui me poussent à purger mon existence : le modèle paternel, la perte de ma sœur, la trahison du corps ? Bien d’autres événements pourraient venir alimenter mes comportements actuels.

Sans doute est-ce pour cela que mes proches commencent à me presser pour que j’aille voir un thérapeute. Je ne suis pas inquiet de ce que je pourrais y découvrir – de nouvelles interprétations – mais plutôt déçu quant à l’idée de devoir recourir à un professionnel pour comprendre. Cela me fait penser à ce moment où, enfant, l’on regardait la page des solutions à la fin d’un magazine.

J’aimerais comprendre, mais pas ainsi. Tout comme j’aimerais continuer à vivre, mais plus ainsi.

Airelle

Multijoueur

Malgré les années, quel plaisir de ressentir des émotions toutes spéciales à la lecture ou l’écoute de certaines phrases. On pense quelquefois avoir tout vu ou entendu – à tort, et le hasard te détrompe alors modestement. Il s’agit ici d’une phrase prise au détour d’un season finale d’une série crasseuse et violente ; le personnage principal souhaite exprimer sa reconnaissance à sa partenaire, et bafouille cette phrase d’une voix caverneuse.

« Tu sais, ce monde n’est pas tout beau mais grâce à certaines personnes, cela fonctionne.
Tu en fais partie. »

Lorsque l’on traverse une période désespérée, je suppose que cela nous rend plus sensible – attentif ? – à certains discours, certains spectacles. En écoutant cette phrase, j’ai tout d’abord pensé à Laura, signe que le lien qui nous unit est encore bien loin des cendres fantasmées par nos entourages respectifs. J’ai ensuite songé à mes amis et à mes proches, tous ces gens qui comptent aujourd’hui. Puis, j’ai simplement perçu de l’espoir dans tout cela.

Pendant des années, j’ai fait en sorte de pouvoir me suffire. Il s’agissait alors de se protéger de cette “nouvelle” vulnérabilité, que l’épilepsie ne fit finalement que révéler. J’ai ironisé à l’envi, arguant que rien n’avait de sens et y trouvant une forme de liberté pathétique : je demeurais prisonnier de mes pudeurs, de mes souffrances, et terriblement seul. Pourtant, j’ai essayé d’accompagner comme je le pouvais nombre de gens autour de moi, tissant un précieux réseau de relations et d’estimes mutuelles. Cependant, la relation n’était que rarement réciproque, puisque personne ne pouvait s’approcher : armé de ma verve, personne ne semblait capable de me déboulonner. Mais le mépris et la moquerie ne possèdent aucune finalité véritable : je suis devenu un homme stérile, déclinant et limité. Certains de mes malheurs furent ainsi, selon une certaine logique, légitimes.

Mais rien ne dure, et cela inclut aussi les pires passes de l’existence. Si je ne crois pas forcément aux cycles, je crois à la fluidité : quiconque questionne et s’intéresse à la sienne connaîtra un développement régulier.

J’ai envie de devenir une meilleure personne : je le mérite, et mes amis, ma famille, mon amour, le méritent.

Airelle

Peur bleue

Dans nos vies, dans nos nids, il arrive de dénombrer des objets ayant une valeur toute particulière. Je pense en avoir identifié une dizaine, mais un seul relève de l’évidence : une chemise bleue. D’aucuns la traiteraient de chiffon difforme, avec ses motifs d’un autre âge et ses boutons qui n’attachent même plus. Je l’ai reçue de mon père il y a une petite dizaine d’années. Elle n’était déjà plus rien, et peut-être est-ce pour cela que je l’ai immédiatement chérie : sa douceur et sa légèreté m’apaisaient, et je trouvais dans ses défauts un charme désuet. Vous appréciez, je n’en doute pas, la symbolique de l’objet.

Depuis, je ne la porte plus. J’aimerais écrire que je la porte moins, mais ce serait mentir. Avec les années, mon attachement et mon estime pour cet objet sont devenus ridiculement absurdes, et j’attends systématiquement les moments propices pour en être digne : porter cette chemise est devenu l’expression d’un triomphe sans sens, d’une autosatisfaction qui ne pourra jamais se concrétiser, tant il y a de conditions et d’exigences. Naturellement, la chemise est restée sur son cintre, alors que je continuais de l’amener dans tous mes périples. Jadis élément réconfortant, elle est devenue l’emblème de ma raideur et de mon mal-être.

Un de ces quatre matins, je trouverai la force de la porter. Et, sans atteindre l’épiphanie, je suis certain que j’atteindrai quelque chose, dont l’écho m’aidera pour la suite.

Airelle

Vraiment

Je me sers souvent du présent de vérité générale lorsque j’écris…
La preuve.

Je suppose que cela donne de l’épaisseur, de la confiance ; après tout, quelle meilleure posture que celle de la conviction ? Hélas, malgré la belle substance des fois, difficile d’y voir autre chose que des idées arrêtées. Celles-ci signent la suspension – quand ce n’est pas la défaite – de la réflexion, laissant place à toute une galerie de représentations. Parmi ces portraits de soi et des autres, parmi ces paysages quelquefois ô combien inachevés, nous vagabondons en nous inspirant de couleurs desséchés ou humides pour percevoir, vivre et choisir.

Mais, en soi, nous ne saurons jamais.

Et c’est ce présent doute qui m’empoisonne.

J’exècre toutes ces devinettes permanentes, tandis que je tâtonne à laisser quelques empreintes. Toutefois, cette obsession de la connaissance se fait au détriment de la sagesse. Des routes jusqu’alors arpentées, le passage à l’acte reste la moins empruntée.

Je ne sais pas, ne saurai jamais ; serai-je un jour ?

Tout est si relatif.

Airelle

Lignes de flottaison

J’ai souvent écrit sur la Vie, sans même l’avoir vécue. Drapé dans une sagesse chinée au fil de mon parcours, je suppose que c’était ma manière de la contenir et de la définir. L’Humain a toujours cherché l’ordre et la logique, fût-elle irrationnelle, posant de la valeur là où il établissait un sens. Alors, face à cet arbre des possibles que constitue la Vie, nous nous répartissons le vaste désert de l’existence. Il nous appartient alors de récolter les graines qui, par la suite, occuperont les arpents et repousseront le sable.

J’ai aussi beaucoup réfléchi à ma vie, mais j’avoue ne pas l’avoir beaucoup entretenu. Bien loin d’un jardin bien soigné, elle oscillerait plutôt entre la jachère et la friche. Ce n’est pas tant la terre qui me fait peur : bien des fois j’ai plongé mes mains dans ses entrailles noires et fertiles, et j’en ai ressorti de belles saisons. Mais j’ai également frayé avec son inconstance, son absurdité, son ingratitude… tant de jeunes récoltes n’ont pas survécu.

Ah ! Comme cette métaphore filée est commode ! Voyez comme elle donne de l’épaisseur à un discours décharné, en perpétuelle guerre contre lui-même. Contemplez son aridité, sa sécheresse : c’est la verve d’un homme qui s’éteint, bien qu’entouré de soleils.

Je pense que certaines images gagneraient à être vécues, de manière à pouvoir s’en emparer et en ressortir grandi. Songez aux gens qui cultivent, à ces personnes qui déclenchent et entretiennent la vie. Ne sont-ils pas plus proche de la grâce que n’importe quel écrit ?

Je suppose qu’il y a quelque chose d’inhérent là-dedans : l’écrit fixe au sein de sa propre temporalité. Les idées, les symboles et les images continuent de croître et d’éblouir dans une matrice en retrait, soucieuse de préserver toutes ces choses qui, autrement, fanent si vite.

Pendant longtemps, j’ai cru que l’écriture me sauverait, grâce à l’élégance exceptionnelle d’un langage au-delà de tout. Il constituait ma ligne de flottaison, tandis que consciencieusement je brassais de l’air : qu’il reste un simple souffle ou devienne tempête, j’ai aimé chaque mouvement. Mais l’air, aussi vital soit-il, n’a jamais suffi… j’aurais aimé le comprendre avant, pour pouvoir me repaître et jouir quelques années de plus de tant d’autres manières. Défait par cette nouvelle secousse, cet éternel dérisoire, j’ai déposé ma plume fatiguée sans pour autant empoigner un nouvel objet.

Aujourd’hui, mes mains tapotent et papotent au-dessus d’un clavier qui crépite, presque insensibles aux mots qu’elles convoquent. Elles sont de petits artistes sans talent, car depuis longtemps l’oeil et le coeur ne leur parlent plus. Comment l’être peut-il se développer, dès lors que toutes ses parties existent de leur côté ?

Quand je me regarde dans le miroir, je vois des segments, des bouts, des restes. Je vois une imposture qui fonctionne, peu importe l’agonie qui l’étreint. Je vois un indicible si honteux, si douloureux qu’il ne tolère même pas que l’on croise son regard.

Plus tôt, nous parlions de désert. Cela me rappelle les ergs, sableux, et les regs, pierreux : si j’ai pu éviter les premiers, les seconds ont progressé jusqu’à imposer leur dureté, à perte de vue.

Airelle

Vies et Morbihan

Samedi 10 août 2019

N’en déplaise à l’amitié, il suffit d’à peine quelques instants pour que le temps nous distance. Chaque été de chaque année, mes amis et moi tâchons de conjurer le sort en nous accordant une belle occasion de se retrouver, de préférence dans un lieu inédit – voire reculé. Mais avant l’arrivée, le départ : à Toulouse (Olivier) et Paris (Edouard, Nina, Sarah vs. Diane, Rémi, Arnaud et Alexandre), les voitures et les sourires démarrent… La musique en tâche de fond soulage les pudeurs, les soupirs cessent : nous y sommes, nous nous en allons, nous voilà ! S’abandonnera-t-on à la seule piste des chemins ? Pour le moment, l’enthousiasme des retrouvailles, du projet commun ; une joie qui se ravive au cours de déjeuner, sous le ciel bleu et un air d’autoroute. Un ultime passage par Nantes pour récupérer Claire, et nous nous rapprochons encore. Bientôt Camoël, dont les sons typiquement bretons annoncent un Morbihan que beaucoup d’entre nous découvriront au cours de cette semaine.

Hélas, une fois devant notre logis, la confusion des propriétaires retarde l’accès : d’autres vacanciers sont de la partie, et ont même chapardé le lieu… eh bien ! contentons-nous d’élégants gravillons, à défaut de maison. Quel bazar ridicule, heureusement que le calme demeure. Un jacuzzi qui bulle, un sauna dont les prix font suer, soit… l’humidité de la Bretagne, toussa toussa. Tandis que quelques-uns savourent cette incrédulité, un autre équipage est en maraude ; tout occupé à traquer nourritures, breuvages et produits WC, ils signent notre premier acte de consommation. Lorsqu’ils reviendront, les imposteurs auront entretemps dégagé en emportant leurs penauds bagages ; après tout, nous l’aurions tout autant tenté… sans rancune, « les gorets » !

La première soirée est fatiguée mais généreuse, nous tâchons de prendre des nouvelles de chacun ; l’effet augmente encore lorsqu’Olivier, bon dernier, parachève l’équipée. Il n’y aura guère de souvenirs et encore moins de tourisme cette nuit : simplement les bonheurs simples de la nourriture et de l’alcool. Le brouillon se ressent, joyeuses mines ; il faudra attendre le lendemain pour que se dessinent les premiers vrais contours. Cet été, notre vie reprend, entre l’après et l’avant. Ainsi, au premier sommeil, une ultime pensée : nous y sommes, et nous en sommes.

Dimanche 11 août 2019

Le matin tarde à émerger dans la maisonnée : nombreux sont les imbibés et les fourbus. Pourtant, Alex, Olivier et Rémi s’essaient à un jogging, histoire de contrer le sort avec un peu de sport. Leurs petons les amènent au barrage d’Arzal et à sa marina, sorte de tapis pailleté de blanc et strié de bleu. Le pont levé les empêche d’aller plus loin, et c’est spéculant qu’ils reviendront sur leurs pas.

Progressivement, Camoël s’éveille et, après quelques courses au marché local, nous décidons enfin d’un premier itinéraire. L’objectif est de rallier Guérande en suivant la route dite côtière, propice aux paysages agréables à l’œil. Le temps de s’égarer à quelques occasions, d’entrevoir Pénestin et Saint-Molf, et nous trouvons le point G. La ville, typique et typiquement touristique, offre un spectacle tout de pierres et d’ardoises. Verdures et fortifications séculaires protègent les touristes bourdonnants à la recherche de butins saisonniers. Le décor est confus mais agréable ; si nous n’avions pas tous si faim, le régal serait total ! S’ensuit une quête de la galette, où nous mesurons toute la difficulté de trouver une table pour neuf au débotté. Puis, soudain, toutes les pièces s’imbriquent et nous formons une joyeuse tablée ; dehors, un défilé folklorique projette ses tenues et ses musiques. Les vacances débutent symboliquement dans cet ailleurs, ce hors-sol au goût de froment, cette douce saveur.

En guise de promenade digestive et après l’achat de quelques bibelots, les voitures se dirigent vers Le Croisic. Elle fait partie des nombreuses « petites cités de caractère » que nous croiserons tout au long de notre séjour. Pour le moment, nous nous contentons de son bord de mer, où le climat nous saisit : transi par les algues et le sel, nous dérivons lentement le long d’une digue, jusqu’à atteindre un petit phare, au repère dérisoire. Notre place, mouvante, semble dictée par nos mouvement songeurs et déambulants. Mais nous allons bien, toutefois nous l’espérons. Rien n’est jamais vraiment parfait dans un séjour, et nous y contribuons.

Revenus à Camoël, le groupe se sépare en deux temps trois mouvements : les uns suent en cuisine, les autres dans un sauna. Pourtant, la vraie fièvre nous prendra après le repas, à l’occasion d’un cache-cache répété dans chacune des pièces de la bicoque. Dans l’obscurité et le pouffement général, les corps se devinent et s’avouent, avec un érotisme sans cesse désamorcé. Il faut dire qu’à force de trébucher, retenir un pet ou se prendre pour une couette, l’esprit perd pied. Épuisés par le rire et la récréation de cette première journée, nous nous aplatissons çà et là en songeant à la suite. 

Lundi 12 août 2019

Ce réveil-ci est un peu plus adulte, quoique conservant quelque mollesse. Le projet commun prédomine : explorer le golfe du Morbihan par la voie maritime. Vaste entreprise, pour laquelle nous avons un peu trop improvisé… Tant pis pour le zodiaque, un circuit dans le traditionnel et pataud bateau conviendra très bien ! Notre principale escale se situe à l’île d’Arz, où nous nous empressons de vérifier la qualité des galettes. Repus, nous cheminons ensuite sur des routes fréquentées, alors que les cumulonimbus et autres nimbostratus humidifient nos silhouettes au gré de leurs caprices. Grisés par l’humidité, ils fondent sur nous avant de laisser la place à des cieux plus… parcimonieux ? Par terre, les touristes disparaissent aux aussi, au profit de maisons et de jardins que n’aurait pas renié l’Angleterre. Les parkas et les pulls s’enlèvent puis s’enfilent dans la crainte et l’incrédulité, tant il nous paraît fou de vivre les quatre saisons aussi aléatoirement ! L’été pourtant achève le mouvement et offre un horizon atlantique du plus bel effet. L’ailleurs est si proche, que l’on discute amusément d’une maison à acquérir dans les environs. Un lieu rien qu’à nous, un refuge des âges qui nous survivrait tous… La croisière dans le golfe accentue ce sentiment de rêverie et de « et si » par le nombre d’îles croisées. La plupart s’avèrent mignonnement touffues, et l’on peine à discerner leurs habitations malgré leur taille réduite. Sur certaines, comme l’île des Moines, de véritables villages se sont établis et forment des bosquets d’êtres. Nombre de nuages semblent curieux de ce développement, et descendent quelque peu pour mieux comprendre le phénomène. Leur noirceur songeuse laisse dégouliner la lumière, qui nous vaudra un peu plus tard de fameux coups de soleil !

Après la mer, la terre : nous nous rapprochons du centre-ville de Vannes pour explorer son histoire. Tourisme oblige, certains se laissent tenter par quelques cartes postales tandis que d’autres essaient surtout de repérer les alentours. L’architecture a su conserver un peu de médiéval, mais victime de son succès, la modernité finit toujours par mordre le décor. À peine deux églises plus tard, l’essentiel est parcouru et la fatigue prédomine : retour à Camoël… Aussitôt l’on s’installe aux fourneaux pour notamment préparer des patates et des camemberts cuits à la cendre : cela s’annonce goûteux, la motivation renaît ! La table se dresse, une ribambelle de choses s’épluchent, on sort le tarot, on part au sauna… joyeux bordel, où quelques âmes courageuses tiennent bon. Et le plat leur donnera raison, tant sa saveur réjouira les babines, accompagné d’une salade à la vinaigrette incendiaire. L’alcool mêlé à cette nourriture alimenteront quelques parties de cache-cache, avant de progressivement et définitivement achever chaque aoûtien. Décidément, il y a de la folie et de l’enfance dans ces vacances…

Mardi 13 août 2019

Comme toujours, la routine finit par s’installer et les matins, si réjouissants soient-ils, par se ressembler. Réveil, douche, petit-déjeuner : à nous de jouer ! Alexandre, inquiet de cette linéarité, a heureusement une brillante idée en manquant d’amener le Scenic dans un fossé. Le propriétaire du lotissement et sa patience remettent l’auto dans le droit chemin et passe le sien. Certes, la voiture est sauve, mais notre honneur moins, et la route se poursuit tranquillement jusqu’à Rochefort-en-Terre. Ce « village préféré des Français » édition 2016 offre une perspective presque montagnarde, avec des pentes et des bâtisses que ne renieraient pas la Savoie ou l’Ariège. Les fenêtres sont en fleurs, tandis que les plantes grimpantes se régalent à asticoter quelques surfaces pierrées. Soudain, une boutique de paninis : nous voilà munis pour la balade parcourant les bois alentours. Seuls quelques-uns s’intéressent au chemin, les autres s’engouffrent dans des tunnels de pluie et d’éclaircies. Baignés de verts, les conversations s’étourdissent et valsent encore, de partenaire en partenaire. On parle et on écoute, on marche puis on doute, sans dépasser le moindre horizon mais le tout avec force conviction. 

Revenus à Rochefort, les ruelles sont à l’honneur pour débusquer cette fois les paysages et autres lieux d’intérêt. Une église nous précise ainsi que le Christ est ressuscité – et vraiment ressuscité -, que les fêtes médiévales sont une réalité et qu’il existera toujours des panneaux-personnages pour y ficher sa tête. Princes, princesses, paysans et chevaliers, un peu de kitsch dans l’élégance touristique du lieu : moindre mal. Seules les pierres, plus ou moins taillées mais toujours essentielles, prédominent dans cette vieille serre.
En s’en retournant à Camoël, nous passons par la plage de la Mine d’Or, histoire de fouler le sable de Bretagne. Situé juste derrière une végétation piquetée, une protection de fortune empêche l’accès à ses falaises, dévoilant une érosion striée de mélancolie. Après quelques pas entre les algues et les plagistes, un bord de sable : une occasion de s’assoupir ou de méditer, à l’ombre des soleils verts. 

Le retour attend encore, dévoilant des habitudes en miroir : courses, préparation du repas, jeux et sauna. Personne ne viendra se plaindre d’un nid solide à la confiance duveteuse. Pourtant, quelques regards perdus rappellent à quel point la vie peut être dure dehors. 
Le dîner a beau nous attendre, nous ne démordons pas de nos jeux, et c’est en îlots ludiques que nous poursuivrons la soirée, placée sous le signe du jeu de rôles : Munchkin pour les uns, #Hashtag pour les autres ! Une manière de s’extirper de nous-mêmes, pour mieux jouer à autrui ? L’instant reste authentique, et c’est tout ce qui importe.

Mercredi 14 août 2019

Nina l’a annoncée : la journée sera crade. Fort bien, le chill est une de nos spécialités ! Après tout, il suffit de se lever un peu plus tard et d’en faire un peu moins que d’habitude, non ? Laissons de côté le tourisme et la découverte, pour mieux se réfugier dans notre zone de confort… Si deux courageux tentent une sortie sportive, la plupart ronronnent dans le salon, enchaînant petit-déjeuner et déjeuner avec une nonchalance délicieuse. Pourtant, un petit groupe trouvera la force de braver la pluie pour le GR 34, aka « Le sentier des douaniers » ! Via des chemins modestes, quelque part entre le littoral et les pâturages verdoyants, on arpente, on digère, et – pour certains – on s’embourbe dans la glaise. Vaille que vaille, l’équipée arrivera à se dépatouiller et à boucler la boucle, s’en revenant enorgueillie d’être, malgré tout, sorti. 

L’après-midi se poursuit ; une partie de la communauté a ressorti le Munchkin, tandis que l’autre papote et partage ses astuces de massage. Cependant, cette dernière nourrit quelques ambitions : conquérir la piscine en libre-accès. Profitant de la sortie des baigneurs précédents, le groupe réunifié s’engouffre dans la salle chlorée et barbote, histoire de faire la nique à la pluie. Ça nage, ça s’asperge, ça cause aquabike, autant dire que l’on sait s’y prendre ! L’acmé de ce moment arrivera au cours d’un relais de marche en crabe, qui restera dans les annales et les coccyx de certains. Pourtant, il n’est de bonne compagnie qui ne se quitte, et l’eau tiède sera rapidement remplacé par l’air sec du sauna.
Un ultime Canardage, deux-trois douches, et nous voilà enfin de sortie tous ensemble à la fin de la journée. Pour Diane et Claire, la fin du voyage approche, aussi a-t-on avancé le restaurant de fin de séjour. Histoire de se mettre en appétit, nous découvrons La Roche-Bernard, petit patelin où il ne se passe rien mais avec un petit quelque chose. L’endroit comprend notamment de charmantes ruelles, fleuries comme il faut, des pentes assurément glissantes, ainsi qu’une butte dominant la rive de la Vilaine et au sommet de laquelle trônent deux canons d’époque. Ce panorama inattendu fera partie des beaux moments de ce séjour, nous en avons conscience ; c’est réjoui que nous nous dirigerons ensuite vers la crêperie au nom tout trouvé : « La Belle Époque ».

Si la bouffe est passable, l’ambiance est délicieusement bordélique. Entre les délires parentaux de Nina et Rémi, la recherche éperdue de Where’s Wally?, et le cidre qui coule à flots, il n’est pas illogique de voir le lieu se vider encore plus vite que nos bouteilles. Alors que la frénésie du repas tire à sa fin, nous avons l’occasion de faire plus ample connaissance avec le gérant de l’établissement ; l’homme a eu mille et une vies, travaillant tantôt pour Omar Bongo, tantôt pour Carrefour, avant de finalement raccrocher. Tout ça pour… La Roche-Bernard ? Beau joueur face à notre air amusé, il offre un digestif genré à l’assemblée – amaretto pour les filles et armagnac pour les garçons. Après avoir parlé de tout puis progressivement de rien, nous tirons notre révérence pour finir la soirée dans notre fief, les Rochois se couchant de bonne heure. 

Une fois sur place, Alexandre, un brin frustré par sa condition de capitaine de soirée, propose un jeu à boire : un dé, de l’imagination et des gages. D’abord incrédules, nous nous enthousiasmons progressivement… le jeu amène en effet son lot de situations cocasses, telles qu’un masque au Nutella, la recherche de mûres, un lipsync de Céline Dion, une danse sexy avec un frigidaire, un slow chaloupé, l’ingurgitation de boissons diverses (huile d’olive, jus de citron, voire un cercueil), des imitations animales (canard, singe), des roulades sur la colline… Ce doux déchaînement semble trahir quelque mélancolie : la fin du séjour s’approche, et il faut se hâter de faire ici ce que nous ne pourrions faire là-bas. 

Jeudi 15 août 2019

Pénultième journée, Pornic s’annonce ! Au-delà du nom et de sa mystérieuse étymologie, aucun autre plan. Le début du parcours, et une première impression : nous ne sommes pas seuls. La petite ville a fait de l’industrie une de ses forces, devenant de fait une drôle de chimère, au tourisme fade et un peu délavé. Il est d’ailleurs amusant de nous retrouver là-bas à marée basse : de fait, la totalité des bateaux du port se retrouvent dans un désœuvrement glaiseux. Seules de petites rues blanches évoquent une beauté simple, pour le plaisir de notre parcours. Étonnamment, la visite tourne court, le charme restant n’opérant que peu ; rattrapés par l’appétit, nous explorons désormais les halles à la recherche d’un casse-dalle. L’objectif, trivial, est atteint avec une rapidité déconcertante et nous voilà rapidement assis en bordure du port pornicais. Entretemps, l’eau trouble qui lentement emplit l’alentour laisse deviner de petits poissons curieux. Leurs mouvements vifs contrastent avec les touristes locaux, dont la lenteur et l’apathie laissent songeur. Si la ville nous laisse sur notre faim, le fromage et la charcutaille, en revanche, beaucoup moins ! Franchouillard et carnassier, c’est en bons copains que les baguettes s’engloutissent. Las ! la repaissance a laissé place au désintérêt face à cette ruche qui ne motive personne. Eh bien soit, le temps de trouver une option B, puis option B.

Saint-Brévin-les-Pins rapidement atteint, l’équipage a tôt fait de se diriger vers la plage. Plusieurs bandes de terre, quasi parallèles, s’étalent dans une langueur que l’on espérerait sans réelle fin. Au-delà de la prairie et du vent, Il y a des sables sec, imbibé, perlé de coquillages. Il y a des dunes et des mottes, lézardées par le vent. Il y a simplement ce souffle de l’océan, et qui nous dépasse tout et tous. Loin de toute auto nous formons une caravane indisciplinée, aux comportements épris de liberté et de vie. Les petits nuages de mouettes laissent progressivement leur place aux kitesurfeurs, dont les voiles évoquent de nouveaux et lointains blasons. Puis, retour à la civilisation proprement dite et là, quelle ironie ! un blockhaus et ses visites guidées. Les lignes de la construction retracent une carcasse monstrueuse, à jamais indomptable et dangereuse ; non, nous ne rejoindrons pas encore l’Humanité… nous revenons sur nos pas comme une onde, dans ce monde à l’évidence étourdissante. Seulement, le pragmatisme finit toujours par se substituer à la rêverie : embourbé dans un sable noyé et dégorgeant, c’est humides et las que les gens s’extirpent d’ici. 

La fin de journée aurait pu s’enclencher à partir d’ici, à l’occasion d’un bref rafraîchissement avant qu’une voiture ne ramène Diane et Claire pour leurs trains nantais. Toutefois, c’était sans compter sur la cleptomanie de Rémi, qui jeta connement son dévolu sur des objets superflus. S’enquérant de la désapprobation de ses pairs, puis la course d’un serveur, c’est finalement un triplé de gnons qui aura raison de son avidité. Le butin rendu, Rémi ne put que croiser la voiture des voyageuses, sans pouvoir exprimer autre chose qu’une morveuse impuissance. Peu importe, le sablier n’a pas bougé : les existences se mêleront à nouveau. Tant pis, et à tantôt.

Projetons-nous une heure plus tard : Camoël à sept, le temps d’une soirée neuve. Si la piscine et le sauna restent des incontournables, les préoccupations sont tout autre : terminer les restes, préparer les paquets… Songer à la suite, en somme ? Appliqués mais réfractaires, le besogne s’accomplit, avant qu’au buffet ne se succède un Canardage et quelques conversations canapéesques. La fatigue retombe doucement, les sourires se poursuivent, mais quelque chose a changé… la dune s’est, en quelque sorte, déjà déplacée. Alors bonne nuit, aujourd’hui, nous finirons demain. 

Vendredi 16

Il fallait bien que cela cesse. Avec le temps, les choses adultes nous viennent de plus en plus facilement, presque silencieusement ; ce sera le cas ici aussi. Le nettoyage est prépayé, quelques coups de balai suffiront avant de plier bagage et de survivre à cette maison. Puis, les invités se répartissent en trois voitures, deux directions, une journée de route. Au dernier pique-nique, c’est le dernier festin, les restes des restes. Avant que l’on se décide à l’embrassade, à quelques bons mots, le temps que d’autres maillons se détachent… 

Revenu dans l’auto, le narrateur que je suis ne peux plus être un porte-voix. Seule le Whatsapp murmure désormais… à chacun d’écrire sa propre fin, dans sa tête comme au loin. Les souvenirs, eux, trouveront lentement leur place dans la mémoire collective ; ils seront des faits, des ressentis, des bouts et des pans. Une réalité que chacun a pu faire sienne, le temps d’une petite semaine. 

J’espère que les entrées de ce journal seront lues à quelques occasions. Car un dessin, fut-il tracé dans le sable, entretient toujours son propre sens.

Rémi

Mes arrières

De vous à moi, je me suis tu.
Qui sait quand cela m’a pris ?
Toujours est-il que je n’étais plus.
Me réfugiant sur mon île,
J’ai laissé ce corps sans nouvelles,
Avec pour seul rappel
Le reflet de l’amer.

Fallait-il donc que je sois si fatigué
De la vie, de la suite
Pour abandonner mes arrières ?

C’est à se demander quels maux
Quels coups de griffe,
Ont côtoyé ma croisière.

La dérive dure depuis tant et tant de temps
Qu’aveugle aux firmaments
J’ai baissé les yeux et les bras,
Désormais résolu à être las.

Mais l’on ne peut empêcher l’Autre,
Qui éclabousse.
Dans sa présence il se vautre,
Et nous pousse.

Ma pauvre quiétude,
Je m’inquiète.
Je me nourris d’habitudes
Et de miettes.

Le festin environnant
Ne répond qu’à une règle
Celle du donnant-donnant.

C’est le chemin retour
Que désormais j’arpente
Éconduit accompagné,
Donnant de la voix et de la voile
À la mélodie de l’existence,
J’ai pourtant une vague idée
De ce que cela pourrait donner.

Airelle

Acte de présence

L’après-midi et son aride arrière-goût empâte ma bouche, tout occupée à apaiser ma chienne. Bien que l’eau piscinale soit claire, cela reste une première… entre crainte d’un bizutage et curiosité enfantine, Guinness finit par coopérer. Elle effectuera quelques largeurs – à défaut de longueurs – là où elle a patte, le tout dans un silence papal. Trop ému par son adorable solennité, j’obtempère. Ce moment, désuet, est l’un des rares que j’ai récemment et véritablement vécu. La plupart du temps, je me contente de donner le change, partagé entre l’inertie et l’incrédulité face à un quotidien majestueux. « Une autre manière de ne pas se mouiller ? », souris-je intérieurement. Peu importe : le chien barbote.

Au bout de quelques va-et-vient, le toutou s’immobilise, écartelé entre la fraîcheur de la nouveauté et l’imbibition de ses petons. Voyant qu’elle n’était pas près d’aller plus loin, je la récupère dans mes bras ; ensemble, nous nous éloignons progressivement au profit du bassin. La bête aplatit prudemment son museau sur mon épaule, patine, soupire, et se détend. Fort bien : je peux enfin bercer ce petit corps, et vivre l’accalmie. Quelque part entre le ciel, l’eau et le sol, je m’ouvre et me confie, comme libéré dans un écrin de chlore. Mes pas décrivent des tourbillons à la lenteur alanguie, l’oubli me gagne ; nous pourrions rester là longtemps.

Pourtant, Guinness ne partage pas cette ivresse. Une angoisse sauvage finit par la rattraper, et ses griffes n’en finissent plus de me repousser. De guerre lasse, je relâche son corps dans la piscine et ses bords si lointains. Suffocante, la chienne se fraye un chemin ; tant pis pour la vie ondine, elle redevient ragondin. Je raccompagne patiemment sa lutte, veille à son axe, soulage ses efforts. Sa détresse l’accapare, elle ne peut me rendre la pareille : ma brisure restera intacte, alors que je m’apprête à regagner les terres fantômes.

Airelle